L’esclavage moderne en procès : “Pas un centime d’euro pour dix ans de travail en France !”

La procureure a requis trois ans de prison, lundi, à l’encontre d’un couple de hauts dignitaires burundais, à nouveau poursuivis par la justice française pour “traite d’être humain”, le terme juridique pour esclavage moderne Ils sont accusés d’avoir réduit en esclavage pendant 10 ans, à Ville-d’Avray, un homme de 39 ans qu’ils avaient fait venir du Burundi.

À la barre du tribunal de Nanterre, le couple Mpozagara, svelte et élancé, affiche une allure fière et arrogante. Gabriel Mpozagara, presque 78 ans, costume bleu marine à fines rayures, détaille son passé de procureur devenu ministre au Burundi, puis diplomate à l’UNESCO. Candide Mpozagara, 74 ans, ajuste son turban soyeux assorti à sa longue jupe de dentelle bleu roi. L’un et l’autre ne semblent à aucun moment impressionnés par la présidente du tribunal correctionnel de Nanterre.

Monsieur Mpozagara lui coupe d’ailleurs plusieurs fois la parole, quand la juge l’interroge. Madame Mpozagara s’énerve d’un ton autoritaire face au tribunal, et dit qu’elle n’était pas “méchante”, comme l’a déclaré aux enquêteurs Méthode Sindayigaya : “Ce n’est pas de ma faute si Méthode n’a pas revu sa femme et ses enfants pendant dix ans ! Il était libre comme l’air !” À un mètre d’elle, sur le banc des parties civiles, Méthode Sindayigaya, 39 ans, écarquille ses petits yeux ronds, l’air calme, et doux.

“Pourquoi est-il resté dix ans chez vous à travailler s’il n’avait pas de visa ?”, s’étonne un juge

Les Mpozagara jurent au tribunal qu’ils ne l’ont jamais, au grand jamais, réduit en esclavage dans leur villa de Ville d’Avray, en banlieue parisienne. “On n’avait pas besoin de lui pour s’occuper de notre fils handicapé !”, clame Gabriel Mpozagara. Et il prétend qu’il “y a des preuves que Monsieur Sindayigaya allait à l’extérieur tout seul”. Selon lui, Méthode, fervent catholique, allait librement chaque dimanche à la messe, et pouvait parler tout aussi librement avec un prêtre rwandais. Il aurait donc pu lancer des SOS, sous-entend Gabriel Mpozagara ! Et il finit par se dire “victime d’avoir protégé Méthode”, qui n’avait pas de visa spécifique pour travailler en France.

“Pourquoi est-il alors resté dix ans chez vous s’il n’avait pas de visa pour travailler ?” s’étonne un assesseur face à l’ex-procureur burundais. “Il travaillait donc chez vous sept jours sur sept, sans aucune déclaration, alors que vous étiez un haut fonctionnaire ?”, s’étrangle la présidente. “On l’employait au pair”, bafouille l’ex-ministre burundais. Candide Mpozagara s’embrouille. Elle déclare, catégorique, “le ménage, je le faisais moi-même ! C’est juste, quand je faisais la cuisine, qu’il pouvait éplucher”. Et elle répète, avec un fort accent, “il était libre comme l’air ! Il était adulte et vacciné !”

Privé de viande et interdit de salle de bain

Le tribunal appelle Méthode Sindayigaya. Le petit homme se lève timidement, visiblement encore très impressionné par ce couple qu’il accuse de lui avoir “volé” sa vie. “Je suis ici devant vous pour avoir justice”, commence-t-il en français. “Pendant dix ans, j’ai été réduit en esclavage”. L’échange se poursuit avec une interprète. Méthode raconte aux juges son histoire. Sa rencontre avec les Mpozagara, en avril 2008, quand ils lui proposent de les accompagner en France pour trois mois seulement, et 300 000 francs burundais, soit moins de 150 euros. Il raconte ensuite le passeport, “confisqué”, assure-t-il. Puis les travaux forcés, ménage, cuisine, auxiliaire de vie pour un adulte autiste, 52 ans, un des sept enfants du couple Mpozagara.