“le travail scientifique s’inscrit par définition dans l’esprit critique. Cela suppose qu’il ne repose sur aucune croyance”

Directrice de recherche au CNRS, lauréate du prix Science et laïcité attribué par le Comité Laïcité République en 2019, Virginie Tournay s’inquiète de la montée de la remise en cause de la rationalité scientifique, à l’heure des réseaux sociaux, du retour du religieux et des conflits communautaires.

propos recueillis par Hadrien Mathoux et publiés sur le site marianne.net, le 17 12 2019

Marianne : En quoi la défense de la culture scientifique est-elle un combat laïque ?

Virginie Tournay : C’est un combat qui se manifeste à trois niveaux. Tout d’abord, sur le plan épistémologique, le travail scientifique s’inscrit par définition dans l’esprit critique, donc dans la tradition du raisonnement expérimental. Cela suppose qu’il ne repose sur aucune croyance, ni ne relève d’aucune entité supérieure ou divine. Le travail scientifique prétend à une forme d’universalité : les savoirs produits par les chercheurs et institutions scientifiques ne dépendent pas de l’interprétation qu’en donnent les communautés.

Ensuite, sur un plan institutionnel, nos écoles doivent être en mesure de garantir la sortie politique du religieux. Le religieux relève des consciences individuelles de chacun, mais ce n’est pas un principe d’organisation de la société. Le problème, qu’on voit beaucoup en Amérique du Nord est que l’humanisme est sans cesse remis en cause. Pensons à la structuration progressive des mouvements platistes, ou à la puissance des créationnistes. On doit s’assurer que le religieux n’a pas un statut équivalent au savoir scientifique.

Il y a toujours eu dans les sociétés industrialisées des mouvements anti-science

Enfin, le rejet de la science par des populations radicalisées ne veut pas dire que ces populations n’ont pas de maîtrise de l’outil technique. C’est très compliqué à comprendre pour nous, mais le progrès technologique est utilisé pour propager des idéologies radicalisées qui remettent en cause les savoirs scientifiques. Ces formes de disjonctions cognitives viennent de populations qui ont parfois des maîtrises de l’outil numériques bien supérieures à celle des académiciens, des scientifiques…

Pendant longtemps, on a cru que la médiation scientifique se réduisait à la vulgarisation : il faudrait expliquer la science aux citoyens qui ne la comprennent pas. Mais ce modèle ne marche pas. Dans notre société, il y a des croyances et valeurs qui sont imbriquées, intégrées, contradictoires. La médiation scientifique suppose de faire le diagnostic des types de publics auxquels on s’adresse. Or les scientifiques n’ont pas compris que pour faire de la bonne médiation scientifique, il faut être en mesure de prendre en compte les valeurs et les cultures des différents publics. En réalité, on ne peut pas se passer d’une analyse scientifique de la vie sociale et politique pour pouvoir communiquer efficacement sur les faits scientifiques. Les sciences sociales doivent fournir ces éléments d’analyse objective.