Gilles Clavreul : pourquoi les élites s’inquiètent à tort du regard des Français sur leurs concitoyens musulmans

A chaque attentat, des voix, particulièrement celles de responsables politiques, appellent à résister à la tentation de l’amalgame entre djihadistes islamistes et musulmans.  Pourtant, s’il est vrai que c’est bien l’objectif des terroristes de monter les Français les uns contre les autres, la réalité démontre que  cette stratégie est un échec.  Dans les faits, il y a très peu d’actes anti musulmans dans notre pays et dans les têtes, la tolérance ne cesse de progresser comme le montre les études réalisées.  Pour Gilles Clavreul, l’incantation “pas d’amalgame” n’a pas lieu d’être

interview de Gilles Clavreul* publié sur le site atlantico.fr, le 04 09 2019

* Gilles Clavreul est un ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Il a remis au gouvernement, en février 2018, un rapport sur la laïcité. Il a cofondé en 2015 le Printemps Républicain (avec le politologue Laurent Bouvet), et lance actuellement “L’Aurore”, un think tank progressiste et républicain. 

Atlantico.fr : Plusieurs études ont été réalisées sur le regard des Français envers les musulmans. L’une des dernières en date est une étude Ifop datant de 2018. 56% des Français estiment les musulmans compatibles avec les valeurs de la société française alors qu’une majorité pensait l’inverse dans le passé. Ce chiffre est-il surprenant ? Comment expliquer ce changement d’opinion envers les musulmans de France ?

Gilles Clavreul : Ces résultats s’inscrivent dans une tendance longue de la société française, qui n’est d’ailleurs pas spécifique au regard que les Français portent sur les musulmans : nous sommes, malgré tout de plus en plus tolérants. Depuis 1990, une équipe de sociologues du CNRS conduit chaque année une enquête d’opinion pour le rapport annuel de la commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH). Elle mesure à cet effet un « indice longitudinal de tolérance » qui synthétise les réponses des sondés à diverses questions portant sur la perception des étrangers, l’acceptation de l’homosexualité ou encore le rapport à l’autorité. Or cet « indice de tolérance » n’a jamais été aussi élevé : l’indice a augmenté de 15 points entre 2013 et 2018. C’est tout particulièrement vrai en matière de valeurs, ce qui n’est pas une surprise, mais c’est aussi le cas sur la perception des personnes et des groupes d’origine, de culture ou de religion différentes.

De même, les comparaisons internationales placent la France en position haute en matière de tolérance envers les musulmans, derrière les pays scandinaves, l’Espagne et le Portugal, mais devant l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie. Ainsi, selon l’institut américain Pew Research, deux Français sur trois se disent prêts à avoir un musulman comme membre de la famille (66%), contre 55% en Allemagne et 53% au Royaume-Uni. Au total, 80% des Français pensent que les musulmans sont des Français comme les autres et 81% estiment qu’ils doivent pouvoir exercer leur religion librement.

Quand on entre davantage dans le détail, on s’aperçoit que les Français n’ont pas une appréciation monolithique de l’islam : autant ils défendent la liberté du culte et trouvent par exemple normal que les musulmans fassent le ramadan ou observent certains interdits alimentaires, autant les manifestations ostensibles de la foi dans l’espace public sont beaucoup moins bien acceptées, notamment lorsque le statut de la femme est en jeu. Comme l’a montré un sondage de l’IFOP cet été, le burkini est massivement rejeté par les Français. Le port du voile, quoique dans des proportions moindres, est également critiqué. Là, il y a un vrai conflit de valeurs et de perception qui, on le voit bien, ne touche pas toutes les dimensions de la vie sociale (manger halal n’est pas perçu comme incompatible avec la vie en société), mais qui ont trait, disons, à une certaine façon d’apparaître aux yeux des autres, notamment dans la relation hommes/femmes. En filigrane se dessine la question de l’islamisme, que les Français redoutent et qu’ils rejettent massivement, mais sans le confondre avec l’islam tel que le pratique la majorité des musulmans.

De même, autant les Français apparaissent globalement tolérants, autant ils réclament davantage de fermeté en matière d’immigration et montrent de plus en plus de scepticisme sur ses bienfaits. Ce découplage, même s’il est relatif, entre système de valeurs et rapport à l’immigration, devrait inspirer une évolution sur la façon de traiter de ces questions, qui sont délicates et complexes et qui ne devraient pas donner lieu à des jugements moralisateurs ou à l’emporte-pièce. C’est en tout cas l’humble conseil qu’on aimerait donner aux formations politiques républicaines qui veulent lutter contre le racisme et freiner la progression de l’extrême-droite…

Car l’évolution globalement favorable que j’ai décrite masque des disparités importantes selon les groupes sociaux – notamment en fonction du niveau de diplôme – et les sensibilités politiques. Dans « l’archipel français » magistralement décrit par Jérôme Fourquet, il y a un groupe d’îles relativement proches et homogènes sur les plan de valeurs : majoritaires, elles constituent la société intégrée, attachée à la démocratie et à ses grands principes. Mais il y a aussi des îlots détachés voire déconnectés du grand archipel, pour continuer à filer la métaphore. Là, l’hostilité aux musulmans est répandue, voire revendiquée, l’insécurité culturelle dont parle Laurent Bouvet est manifeste, et la défiance envers la capacité des politiques à protéger les citoyens de toutes les menaces – mondialisation, concurrence économique, mais aussi une immigration dont on redoute qu’elle amène un modèle culturel qu’on ne désire pas – est particulièrement élevée.