La justice sud-africaine rouvre les dossiers de l’apartheid

Le 27 octobre 1971, les parents du militant anti-apartheid sud-africain Ahmed Timol sont informés que leur fils s’est suicidé en se jetant par la fenêtre de la salle 1026, place John Vorster, au célèbre quartier général de la police, au centre de Johannesburg.

article signé Kylie Thomas publié sur le site theconversation.com, le 22 05 2019

Timol était membre du parti communiste sud-africain. C’était aussi un enseignant très apprécié. Sa famille est convaincue qu’il a été assassiné par la police. Un point de vue largement partagé par tous ceux qui s’opposent à l’apartheid à l’époque.

Écrivant sous son nom de plume « Frank Talk », le leader de la conscience noire Steve Biko exprime son dédain à l’égard d’une version des faits manifestement fabriquée :

« On a “empêché” le regretté Ahmed Timol de franchir en courant le pas de la porte, mais il s’est avéré impossible de l’empêcher de “sauter” par la fenêtre du 10e étage de Vorster Square pour y trouver la mort. »

46 ans plus tard, la justice reconnaît le meurtre d’Ahmed Timol

L’article de Biko, qui paraît dans le bulletin d’information de l’Organisation des étudiants sud-africains, au début de 1972, est largement diffusé. Peu de temps après, le Congrès national africain (ANC), interdit, soumet un mémorandum aux Nations unies appelant à l’expulsion de l’Afrique du Sud de l’organisation mondiale et à la dénonciation de l’apartheid comme crime contre l’humanité.

Timol, AFP.

Le mémorandum affirme ce qui était de notoriété publique à l’époque : la mort de Timol n’a pas été le résultat d’un suicide mais d’un meurtre. Peu de temps après, le magistrat JJL de Villiers statue, à l’issue d’une enquête, que personne n’est responsable de la mort de Timol.

Ahmed Timol. ahmedtimol.co.za

Il aura fallu 46 ans pour que la vérité sur le meurtre de Timol soit reconnue devant un tribunal. Bien que des dossiers importants aient illustré la transformation du système de justice pénale en Afrique du Sud depuis 1994, cette affaire est la première à promulguer ce que l’on peut réellement considérer comme une justice réparatrice.

Un juge a ordonné que Joao « Jan » Rodrigues, un commis de la Direction de la sûreté et apparemment la dernière personne à avoir vu Timol avant sa mort, soit accusé du meurtre de Timol ainsi que d’avoir empêché ou fait obstruction à l’administration de la justice. Rodrigues a demandé une suspension définitive des poursuites. Une décision sur ce point est pendante.

Si cette suspension était accordée, elle s’appliquerait non seulement à Rodrigues mais aussi à tous les anciens agents de sécurité et agents de l’État qui seraient de fait dispensés de rendre compte de leurs actes à l’avenir. La défense de Rodrigues soutient qu’un procès contre lui serait inéquitable en raison du temps qui s’est écoulé depuis le meurtre de Timol.