Hervé Le Bras et le fantasme du “grand remplacement”

” Grand remplacement », extrême-droite et migrations : à l’occasion des Tribunes de la presse à Bordeaux fin 2017, le démographe Hervé Le Bras démonte le fantasme français d’une invasion étrangère. Publié par le site The conversation


Vous affirmez dans l’Invention de l’immigré que « l’invasion n’a pas eu lieu ». Comme êtes-vous parvenu à ce constat ?

En 1985, Le Figaro Magazine s’interrogeait en Une : « serons-nous Français dans trente ans ? » En 2015, comme vous pouvez le constater, nous sommes toujours Français (rires). Et cela, pour de multiples raisons : il y a eu des naturalisations, l’immigration a été nettement plus faible que ce qu’annonçait Le Figaro, et la fécondité des immigrés a beaucoup baissé. En ce sens, cette prétendue « invasion » n’a pas eu lieu.

Mais ce thème a récemment connu un regain d’actualité avec ce que l’extrême droite appelle le « Grand remplacement », et qui porte la même idée : la population française serait progressivement remplacée par une population étrangère. Bien sûr, des étrangers arrivent et des Français partent. Mais c’est une idée fondamentalement fausse, car beaucoup de ces étrangers se marient avec des Français ou des Françaises.

Actuellement, 40 % des immigrés vivant en union, le sont avec une personne non immigrée. Le remplacement se fait donc en fait de la manière suivante : les populations qui ont un parent ou un grand-parent d’origine immigrée vont devenir majoritaires, et celles qui n’en ont pas vont céder le pas. Ce qui augmente dans la population, c’est la mixité.

Dans ce domaine, la France est, d’une certaine manière, assez en avance sur d’autres pays. Les chiffres sont, par exemple, plus faibles en Allemagne. De même, aux États-Unis où les unions mixtes entre les Noirs et les autres groupes sont plutôt de l’ordre de 20 %. Mais ce chiffre est en croissance relativement rapide.

Nous allons ainsi vers une population mondiale beaucoup plus mélangée. On peut, d’une certaine manière, dire qu’il y a une invasion, mais c’est une invasion virtuelle, une invasion de gens mixtes.

Vous notez dans « L’invention de l’immigré » [« e Valeurs Actuelles posait en 2013 une question analogue à celle du Figaro. Que traduit une telle interrogation ?

Il y a au fond une sorte de permanence de cette peur en France, peut-être même plus que dans d’autres pays. Cette peur commence à la fin du XIXe siècle. Ce que l’on craint alors, c’est une invasion militaire, guerrière : une invasion des Allemands, qui nous ont battus en 1870 et pris trois départements. Il y a donc une mentalité de peur de l’invasion, et aussi une peur que les immigrés forment une « cinquième colonne », qu’ils trahissent la France.