« dislike mob », la statégie de la fachosphère en ligne pour détruire l’information qui la gène

C’est une mésaventure douloureuse que subissent de plus en plus d’internautes qui déplaisent à l’extrême droite. Leur publications sont attaquées en meute de manière très organisée et par-delà les frontières.   Julien Pain est journaliste à France Télévision. Créateurs des observateurs de France 24,  Julien Pain s’est fait une spécialité de la vérification de l’information et de la lutte contre les préjugés. Pour France Télévisions, il réalise une séquence « Instant détox » diffusée en direct en ligne puis publiée sur la chaîne You Tube. Cet épisode avait comme thème la fausse théorie du « grand remplacement »,  théorie chère à une partie de l’extrême droite qui l’utilise pour faire monter la peur de la population et par conséquence le racisme. La suite dans ce récit édifiant de Julien Pain publié sur son compte Facebook :

« je vais vous raconter comment la fachosphère a voulu tuer ma chaîne YouTube et ce que j’ai appris en regardant cette meute de trolls.
Reprenons depuis le début. Je publie sur ma chaîne une vidéo qui démonte la thèse du grand remplacement – ce pamphlet raciste qui affirme que les Français de souche vont être remplacés par des immigrés dans quelques années. Cette « thèse » est fausse démographiquement, et complotiste, mais je ne vais pas revenir là-dessus. 
Ce qui est intéressant, c’est la campagne de trolls d’extrême-droite qu’a déclenchée cette vidéo. Et la façon dont elle a complètement berné l’algorithme de YouTube.
Car je me suis aperçu qu’après 24h où la vidéo progressait en audience, son reach s’écroulait. Les vues ne montaient plus, en revanche les « dislike » (pouce vers le bas) et les commentaires négatifs explosaient. Que se passait-il?
J’ai posé la question sur Twitter et des internautes m’ont aidé à comprendre.
Ma vidéo, et ma photo, avaient été postées sur des forums d’extrême-droite. Des internautes appelaient à pourrir ma publication, et expliquaient la méthode d’une « dislike mob » : bombarder des commentaires négatifs, disliker, ne regarder que quelques secondes de la vidéo pour faire baisser le temps de visionnage… tout cela pour manipuler l’algorithme de YouTube. Et c’est efficace. La machine comprend que quelque chose d’étrange se passe sur cette vidéo et elle ne la recommande plus aux internautes. 

En poursuivant mes recherches, je découvre que ces trolls savent également chercher du soutien auprès de forums d’extrême-droite étrangers. Ils demandent par exemple à leurs confrères de l’Alt Right américaine de se joindre à eux pour pourrir la vidéo, le tout accompagné de messages racistes et haineux.
Ayant relayé mes interrogations sur Twitter, la meute surgit aussi sur ce réseau et m’inonde de messages.
En quelques heures je me retrouve donc avec une chaîne YouTube à moitié morte et un compte Twitter inutilisable. 
Cette expérience m’a laissé pétrifié. Pas parce que je me suis senti véritablement agressé par cette campagne – les insultes venant de cette horde raciste ne me touchent pas. Mais parce qu’elle m’a fait réaliser le pouvoir de ces quelques milliers de trolls sur l’univers de l’information. YouTube, Twitter, Facebook, sont les médias les plus influents aujourd’hui (même s’ils ne se reconnaissent pas comme tels). Les jeunes, mais pas que, voient le monde en grande partie à travers leur prisme. Si YouTube dit que la Terre est plate, que les immigrés nous submergeront en 10 ans, ou que les vaccins sont mortels, cette pensée s’insinue peu à peu dans les esprits.
Alors que faire? J’ai contacté YouTube pour leur faire part du problème. Je sais qu’ils n’ignorent rien de ces campagnes de dislike (dislike mob), qui ont débuté aux États-Unis. Que m’ont-ils répondu ? Qu’ils prennent le problème « très au sérieux ». Mais que la seule aide qu’ils pouvaient m’apporter était de me proposer un tuto pour mieux modérer les commentaires sur ma chaîne. Je les alerte sur ce qui selon moi est un problème clef au sein de nos démocraties modernes et ce serait ça leur réponse ?
Désormais, YouTube ne me répond plus, et pour être honnête je ne sais plus bien comment faire avancer les choses. Et pourtant cette expérience m’a fait réaliser à quel point les choses doivent changer.