Discours de Victor HUGO du 14 janvier 1850 lors de la discussion de la loi Falloux.

Et vous voulez être les maîtres de l’enseignement ! Et il n’y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous acceptiez ! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé, par les génies, le trésor de la civilisation, l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez. Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures !

Et vous réclamez la liberté d’enseigner ! Tenez soyons sincères, entendons-nous sur la liberté que vous réclamez, c’est la liberté de ne pas enseigner.

Ah ! Vous voulez qu’on vous donne des peuples à instruire ! Fort bien ! Voyons vos élèves ! Voyons vos produits. Qu’est-ce que vous avez fait de l’Italie ? de l’Espagne ? Depuis des siècles, vous tenez dans vos mains, à votre discrétion, à votre école, sous votre férule, ces deux grandes nations, illustres parmi les plus illustres ; qu’en avez-vous fait ?
Grâce à vous l’Italie, cette mère des génies et des nations, qui a répandu sur l’univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la poésie et des arts, l’Italie qui a appris à lire au genre humain, l’Italie aujourd’hui ne sait pas lire !

Ce qui vous importune, c’est cette énorme quantité de lumière aujourd’hui plus éclatante que jamais, lumière qui fait de la nation française la nation éclairante, de telle sorte qu’on aperçoit la clarté de la France sur la face de tous les peuples de l’univers. Eh bien, cette clarté de la France, cette lumière libre, cette lumière qui ne vient pas de Rome, voilà ce que vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulons conserver !
Tenez, vous venez de Rome ; je vous en fais compliment. Vous avez eu là-bas un beau succès. Vous venez de bâillonner le peuple romain, maintenant vous voulez bâillonner le peuple français. Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement prenez garde ! c’est malaisé. Celui-ci est un lion tout à fait vivant.

A qui en voulez-vous donc ? Je vais vous le dire. Vous en voulez à la raison humaine. Pourquoi ? Parce qu’elle fait le jour.

Victor Hugo, le 14 janvier 1850

 

(1) Loi Falloux, notice  Le 15 mars 1850, après deux mois de vifs débats, les députés de la Seconde République votent une loi qui permet aux congrégations catholiques d’ouvrir en toute liberté un établissement secondaire avec les enseignants de leur choix. Qui plus est, elle soumet les établissements publics et les instituteurs au contrôle des autorités administratives et « morales », autrement dit religieuses.