En défense de (toutes) nos langues maternelles

LES INSTITUTIONS TENTENT PARFOIS DE DÉCOURAGER LES PARENTS IMMIGRÉS NON-EUROPÉENS DE TRANSMETTRE LEUR LANGUE MATERNELLE À LEURS ENFANTS. UNE ERREUR, POUR LA MILITANTE FATIMA OUASSAK. ELLE RACONTE UNE HISTOIRE VÉCUE QUI EN DIT LONG.

Doit-on ou non transmettre notre langue maternelle à nos enfants ? Dans ce domaine, il y a deux poids deux mesures. Quand il s’agit des langues européennes, l’espagnol, l’anglais, l’italien, etc., ça fait chic. On pense que c’est une richesse et on l’encourage.

Quand il s’agit des langues de l’immigration post-coloniale, peul, arabe, wolof, bambara, soninké, tamazight etc, tout est fait pour dissuader les parents de transmettre leur langue maternelle à leurs enfants. Notamment au sein des institutions, et l’école en premier lieu.

Laissez moi vous raconter une anecdote (vraie), qui peut paraître anodine, mais qui en dit long. Et qui est partagée par de nombreux parents avec qui j’ai l’occasion d’échanger.

A la crèche, on lui a demandé de ne plus parler arabe
Une maman allaitait sa fille à la crèche — le cadre était calme, c’était pratique. Pendant ce temps là, elle lui parlait en arabe, qui est sa langue maternelle. Elle sentait déjà que le climat était lourd.

Un jour, la puéricultrice est venue la voir. Une hypothèse de départ était posée « votre fille a toujours autant de mal à s’adapter ». Et l’explication était toute trouvée :

« On s’est réuni et on s’est dit que peut-être votre fille était déstabilisée par le fait qu’ici à la crèche tout le monde parle français, et que vous, vous lui parlez arabe. Les choses ne sont pas harmonisées, le mieux pour un bébé c’est que les choses soient harmonisées, vous comprenez Madame ? »

Le sous-entendu était : « Il faut arrêter de parler arabe à votre fille, ça l’empêche de s’épanouir et de se construire correctement. »

Alors la maman, qui ne s’est pas laissé démonter, lui a répondu :

« oui je comprends très bien, et je suis d’accord pour harmoniser… Mais qu’est-ce que vous comptez faire? Vous seriez prête à apprendre l’Arabe ? » Cela a gentiment bloqué la puéricultrice, et a mis fin au débat.

La puéricultrice aurait-elle posé la question du « problème d’harmonie » à un parent parlant allemand ou anglais à son enfant?

C’est la stigmatisation de la langue, pas le bilinguisme, qui est néfaste
Dans un rapport parlementaire paru en 2006, Alain Bentolila préconisait pour les parents issus de l’immigration de ne pas parler leur langue maternelle (à peine qualifiée de « langue », plutôt assimilée à un « dialecte »), car selon lui, cela provoquait plus de risques de troubles du langage et de retard scolaire. Cela traduisait à l’époque une croyance profonde portée par une partie des pouvoirs publics, et qui persiste aujourd’hui.