Comment l’enseignement supérieur s’est mobilisé pour accueillir les étudiants Ukrainiens

Plus de 2 000 étudiants ukrainiens ont rejoint la France depuis l’invasion russe. Les établissements concernés estiment avoir fait preuve de réactivité face à cet afflux, notamment grâce aux leçons tirées des crises syrienne et afghane.
Article par Margherita Nasi publié sur le site lemonde.fr, le 21 02 2023

Petit microcosme peuplé d’étudiants, chercheurs et artistes de toutes nationalités, la Cité internationale universitaire de Paris (CIUP) est un excellent observatoire des soubresauts de l’actualité. Campée en lisière du parc Montsouris, à Paris (14e arrondissement), elle s’anime au gré des bouleversements géopolitiques : elle a accueilli des chercheurs fuyant l’antisémitisme pendant les années 1930, elle était au cœur des contestations étudiantes en mai 1968 ou a encore hébergé des Chiliens en 1973 au moment du coup d’Etat.

En 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a réveillé l’esprit humaniste de cette Babel étudiante, imaginée en 1925 par des acteurs du mouvement pacifiste de l’entre-deux-guerres. « Le 24 février [2022] fut un véritable choc au sein du campus. Des bénévoles ont immédiatement animé un centre de collecte et d’accueil d’urgence », retrace Bertrand Cosson. L’enseignant-chercheur est à la tête de la toute nouvelle Maison de l’Ukraine, créée en avril, près de deux mois après l’agression russe. Ce bâtiment virtuel, conçu par le célèbre architecte Jean-Michel Wilmotte et mis en vente sous forme de NFT (non-fungible tokens en anglais, des jetons non fongibles, un actif numérique), a été le point de départ d’un appel aux dons qui a permis de recueillir 550 000 euros.

Arrivé à la CIUP en septembre 2020, Yevgeniy Vasilchenko, 28 ans, doctorant en droit, a reçu sa petite sœur Daria, 16 ans, quelques semaines après l’invasion de l’Ukraine : « Elle habite dans mon appartement, mais je ne dois pas payer plus. Pendant les vacances scolaires, Daria a suivi des cours intensifs de français, elle intégrera l’université l’année prochaine. » Sophia Sirko, 23 ans, en France depuis 2017, a rejoint la Cité universitaire en août 2022 : « Je doute que j’aurais tenu seule dans un studio à Paris, entourée de gens pour qui la vie continue comme avant. Ici, mes voisins comprennent émotionnellement ce que je vis. Le fait d’être en communauté change notre expérience de la guerre. »

Au total, la CIUP a accueilli 180 étudiants et chercheurs venus d’Ukraine depuis le début du conflit. Jamais la prise en charge de personnes déplacées ne s’était faite de façon si massive et formalisée, aussi bien à la CIUP que dans tout l’enseignement supérieur français, remarque le délégué général de l’institution, Guillaume Tronchet : « La question de l’accès des réfugiés prend de plus en plus de place dans les universités. La guerre en Syrie a déclenché une dynamique d’asile qui nous rend plus réactifs aujourd’hui, d’autant plus avec un conflit qui a une dimension européenne. »

Un bilan « globalement positif »
D’après les données communiquées par Campus France (l’agence gouvernementale chargée de la promotion de l’enseignement supérieur français à l’étranger), un peu plus de 2 000 étudiants déplacés d’Ukraine sont aujourd’hui inscrits dans l’enseignement supérieur français ; 70 % sont des femmes. « Les hommes étant mobilisables, ils ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine, quand bien même ils sont inscrits dans une université à l’étranger », explique Bastien Degardins, vice-président chargé des affaires internationales pour la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE).

Les jeunes Ukrainiens qui ont rejoint la France peuvent déposer leur demande d’inscription sur une plate-forme de mise en relation avec les universités, développée par Campus France, accessibles aux établissements souhaitant accueillir des déplacés. Surtout, les personnes venues d’Ukraine bénéficient du dispositif inédit de « protection temporaire », souligne Mathieu Schneider, président du réseau des établissements engagés pour l’accueil des étudiants en exil (MEnS) : « Grâce à ce statut, attribué rapidement, nous avons pu dérouler un tapis d’aides. Initialement, il n’était accordé qu’aux citoyens ukrainiens, mais le tir a été rectifié pour pouvoir inclure toutes les personnes déplacées d’Ukraine. »

Mathieu Schneider dresse un bilan « globalement positif » de l’accueil des étudiants ukrainiens déplacés en France, notamment parce que ces derniers ont disposé de programmes mis en place à la suite de la guerre en Syrie. Ainsi du diplôme universitaire (DU) Passerelle, qui permet de se préparer à intégrer une formation dans l’enseignement supérieur et donne accès aux bourses sur critères sociaux et aux logements du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous). « Les crises nous apprennent à réagir au pied levé », abonde Gilles Forlot, vice-président délégué aux relations internationales de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), qui a accueilli 17 déplacés d’Ukraine : « Pendant la crise sanitaire liée au Covid-19, nous avons appris à trouver rapidement un logement aux étudiants qui étaient partis à l’étranger et qui se sont retrouvés sans toit une fois de retour en France. Ces compétences nous sont aujourd’hui utiles pour l’accueil des Ukrainiens. »

Nikita Sydorenko, 21 ans, aux manettes d’une chaîne Telegram de conseils sur les études en France qui rassemble un millier d’Ukrainiens, salue les efforts des universités : « Nombre de mes concitoyens ont pu s’inscrire après les dates générales d’admission et poursuivre leurs études, alors même que leur niveau de français était insuffisant, sous condition de suivre des cours de langue en parallèle. » En revanche, il est dommage, poursuit le juriste installé en France en avril 2022, que le statut de protection temporaire ne soit accordé qu’aux jeunes arrivés après le 24 février. De nombreux jeunes arrivés avant la guerre sont également touchés en raison des difficultés financières que connaissent leurs familles restées en Ukraine et qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins : « Avec le simple titre de séjour étudiant, il y a de nombreuses bourses auxquelles on n’a pas accès, et on ne peut travailler qu’un nombre limité d’heures. »

Aide matérielle et psychologique
Le réseau MEnS, qui rassemble 51 établissements, a gagné une dizaine de nouveaux membres après l’invasion de l’Ukraine. « On débordait de sollicitations, tout le monde voulait accueillir des étudiants ukrainiens. Le problème, c’était les moyens », retrace Mathieu Schneider, qui a incité le gouvernement à apporter une aide financière aux universités. Il a été entendu, affirme Donatienne Hissard, déléguée générale de Campus France : « Le ministère des affaires étrangères a mis en place un financement de 1,9 million d’euros qui nous a été confié pour soutenir des centres de “français langue étrangère” [FLE, qui dispensent des cours de français à des étrangers]. »

Cette enveloppe a « mis du beurre dans les épinards à un moment où les budgets des universités sont contraints, en raison de l’augmentation des coûts de l’énergie », se félicite Mathieu Schneider, qui regrette néanmoins que cette aide ne soit attribuée qu’aux facultés disposant d’un centre de FLE. Bastien Degardins, de la FAGE, dresse un bilan plus sévère : « De nombreuses universités ont dû trouver par elles-mêmes les ressources pour accueillir les étudiants ukrainiens, parfois en utilisant des fonds qui étaient voués à autre chose. L’accueil s’est fait de façon hétérogène en fonction des établissements. »

Sorbonne Université, par exemple, a accueilli 120 déplacés ukrainiens, et mobilisé « 500 000 euros sur fonds propres pour ouvrir des places supplémentaires et déployer une aide matérielle et psychologique d’urgence aux étudiants touchés par cette crise », détaille Guillaume Fiquet, vice-président des relations internationales, partenariats territoriaux et socio-économiques de Sorbonne Université.

lire aussi : une maison virtuelle de l’Ukraine au sein de la cité universitaire internationale  (Pour réaliser ce projet, la Cité internationale lance un appel aux dons, une vente en NFT et une vente aux enchères.)

A Paris Dauphine-PSL, ce sont 39 étudiants déplacés d’Ukraine qui ont été intégrés. Andrii Osypenko, 19 ans, a ainsi pu rejoindre le DU Passerelle créé en 2022 : « Je progresse en français tout en prenant des cours de marketing. La situation en Ukraine est terrible : en raison des coupures d’électricité, je ne peux même pas téléphoner à ma famille. Grâce au soutien matériel et pédagogique apporté par Dauphine, j’espère pouvoir poursuivre mes études en France, en m’inscrivant en L3 [troisième année de licence] à la prochaine rentrée. »

El-Mouhoub Mouhoud, président de l’université Paris Dauphine-PSL, loue l’efficacité du statut de protection temporaire : « Pourquoi ne pas l’étendre à d’autres réfugiés ? On pourrait ainsi réfuter cette idée de concurrence victimaire. On n’aide pas les Ukrainiens juste parce qu’ils sont blancs et à deux heures de Paris. »

Un engagement à deux vitesses
Premier établissement au monde à avoir diffusé une intervention du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, Sciences Po a accueilli 70 Ukrainiennes depuis le début du conflit. Elles ont bénéficié d’une bourse de 1 000 euros par mois, d’une aide à la recherche de logement et d’une exonération des frais de scolarité, détaille Mathias Vicherat, directeur de Sciences Po Paris : « Nous nous sommes rendu compte que nous étions capables d’accueillir dans de bonnes conditions ces étudiantes réfugiées. Nous aimerions aller plus loin encore et élargir notre politique d’accueil à d’autres zones du monde. Nous avons recueilli près de 900 000 euros en un mois et demi de la part de mécènes privés, la levée de fonds a été très rapide. »

La FAGE déplore un engagement à deux vitesses : « L’opinion publique est très favorable à l’accueil des Ukrainiens. Les étudiants syriens ou afghans n’ont pas bénéficié des mêmes dispositifs d’accompagnement », dénonce Bastien Degardins. L’Union des étudiants d’Europe, dont la FAGE est membre, milite pour le déploiement à l’échelle européenne de Students at Risk (« étudiants en danger »). Ce plan d’accueil des réfugiés, conçu en Norvège et récemment adopté par la Finlande, prévoit un processus gratuit et rapide de reconnaissance des diplômes et un accès égal aux soins de santé, aux bourses d’études et aux services de garde d’enfants. « A l’image du plan blanc des hôpitaux, qui leur permet de mobiliser immédiatement les moyens dont ils disposent en cas de crise, ce dispositif nous aiderait à réagir efficacement », explique Bastien Degardins.

Arrivé en France fin mai 2022, Borys Soloviov, 26 ans, poursuit son doctorat en droit à Paris Dauphine-PSL : « Quitter ma ville natale, Kherson, a été difficile. Je n’ai plus de nouvelles de mon père depuis le mois de novembre. Le 20 décembre, mon appartement a été détruit. Face à tous ces événements horribles, je comprends d’autant mieux le sens du droit et de la justice. Les études, c’est une deuxième chance de renouer avec une vie normale, malgré la guerre. »