Pourquoi je suis sorti de “l’islam des quartiers”

Rien d’extérieur à mon dogme et à la parole de « mes frères » musulmans ne pouvait me faire douter de mon choix.

Quoi de plus attirant pour un jeune en crise existentielle dans ce pays qu’une « idéologie prêt-à-porter » qui épouse vos colères, vos frustrations et vos rejets avec, en prime, la légitimité divine ? Enfin une autorité à laquelle je pouvais remettre mon être sans risques, pensais-je. En effet cette autorité prenait en charge mon quotidien -je ne volais plus, j’avais une « famille » fraternelle, j’avais un code de conduite précis, un corpus rituel structurant, ma crise existentielle était apaisée: pas d’anéantissement de « l’être » après la vie. De plus les gens « biens », écrasés dans cette vie injuste, seraient récompensés dans la « vie d’après ». Une autre version du fameux « les derniers seront les premiers ». Une proposition alléchante quand tu as l’impression d’être constamment foulé au pied par toute la société dans laquelle tu vis et que tu nourris une forte amertume et un profond ressentiment envers elle.

Et puis j’ai fini par voir doucement la perfectibilité de ce chemin que j’avais adopté à la hâte. En effet si celui-ci répondait très rapidement à mes besoins les plus immédiats (autorité, identité, métaphysique, modèle idéaliste), et si je ne cédai plus à mes anciens travers, j’en avais adopté d’autres, moins visibles, mais peut-être plus graves dans le sens où ils étaient empreints de jugement de valeur envers les gens et de classement selon la dévotion des uns et des autres pour cet l’islam qu’on m’avait apprit et qui était pour moi le seul islam légitime à l’époque. Quand j’ai commencé à me rendre compte de cette perfectibilité, une brèche était en train de s’ouvrir en moi.

De plus, mon cœur n’était pas assez appaisé à cause de ce « nous » et de ce « eux » que cette idéologie prônait de manière plus ou moins explicite et de manière plus ou moins haineuse. Mon intelligence n’était plus nourrie car plus rien ne nécessitait de réfléchir, d’autres l’avaient fait pour moi avant -les grands savants de l’islam-, je n’ai plus qu’à suivre les prescriptions de Dieu sans questionnements, sans effort de compréhension. Ma spiritualité était désormais étouffée par des considérations « bas de gammes » sur l’humain et la création (souvent en rapport avec le désir charnel). La plasticité de mon éthique était comme bridée par une perception « totale et normative » du monde, qui ne souffrait aucune nuance. Bref, je me sentais étouffé à tous les niveaux de ma vie intérieure et extérieure et je commençais à chercher les raisons de cette claustrophobie soudaine.