“Si stigmatisation il y a, c’est à l’encontre de la laïcité “

Printemps 1989, je quitte le Maroc et arrive dans mon nouveau pays.
De Paris, cette ville merveilleuse qui faisait rêver mon entourage je ne vis que les murs de l’appartement paternel et je compris vite qu’on attendait de moi de me mettre au service de ma belle-famille. A l’extérieur, mes sorties devaient être courtes, discrètes et voilées. Une fille de 13 ans se doit de ne pas faire n’importe quoi et de ne pas s’exposer de manière inconsidérée.

La seule bouffée d’air pour moi fut mon inscription au collège. Mon père ne souhaitait pas forcément que sa fille poursuivit des études mais il n’avait pas le choix car je n’avais pas 16 ans et la scolarité était obligatoire. C’est grâce au collège public que j’ai pu découvrir la liberté. Liberté d’enlever mon voile, liberté de réfléchir, de penser et d’agir, liberté de voir ces jeunes français jouer et rire, liberté de voir des femmes libres et émancipées. Certaines d’entre elles étaient maghrébines et représentaient pour moi l’espoir de leur ressembler. En les voyant tous et toutes, je me disais qu’ils ne songeaient pas à la chance qu’ils avaient d’être nés dans un pays comme celui-là. Sans doute ne s’en rendaient-ils même plus compte.

Certes dès mes 16 ans, rattrapée par l’obscurantisme familial, j’ai dû arrêter mes études, mais une graine était semée et ma volonté fit le reste. J’étais bien décidée à m’émanciper, à vivre dans ce pays et à saisir la chance qu’il m’offrait de me réaliser librement en tant que femme. J’y ai fait des rencontres, j’ai pu travailler, y trouver l’homme avec qui je partage ma vie et mes valeurs et enfin, fonder un foyer avec 2 filles bien françaises qui ont aussi une partie de leur coeur dans le Maroc de leur maman.

Nous habitons un quartier de Paris, dans le 19ème, où, très lentement, l’emprise communautariste a changé la population du quartier, surtout les femmes bien sûr. Cette majorité visible de femmes musulmanes s’est peu à peu mise à porter le voile. Nous avons bien sûr choisi de scolariser nos 2 filles dans l’école publique de notre secteur. Le nombre de mères d’élèves voilées est allé en augmentant. Elles offrent désormais l’image de la “normalité” de la femme musulmane et, c’est cette “normalité” que mes filles constatent au quotidien à l’entrée de l’école.

Si nous avons choisi cette École de la République, c’est pour les protéger. Je me revois enfant et repense à cette bouffée d’air que l’École m’a apportée. Je veux que mes filles, une fois le seuil franchi, soient coupées de toute forme de religion ou de croyance. Si ce quartier change, si la religion investit l’espace et les rues, si les femmes souhaitent, volontairement ou non, montrer leur appartenance, je veux que l’école où vont mes filles, où vont tous les enfants du quartier, soit l’espace où cet extérieur n’entre pas, où la religion, quelle que soit sa forme, n’ait pas d’accès. Il en va de leur liberté de choix et de conscience, liberté que beaucoup n’ont pas à la maison, liberté que moi-même je n’ai pas eue mais obtenu grâce à l’Ecole et ce principe de laïcité.