Le Conseil d’État annule la censure de “Salafistes”: «Une victoire pour la liberté d’expression!»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Le Conseil d’État vient d’annuler la censure du film «Salafistes», estimant que ce documentaire consacré au jihadisme était «nécessaire pour provoquer un débat utile et lutter contre la propagande sur internet». La réaction de François Margolin, producteur et réalisateur du film.

entretien par Alexandre Devecchio publié sur le site fogarovox.r, le 9 04 2019

François Margolin est réalisateur, producteur et scénariste. Avec Lemine Ould Salem, il a co-réalisé le film Salafistes qui donne à voir et à entendre  la charia telle qu’elle est au quotidien, cruelle, sans fard, décrite au coeur même du pouvoir par des témoignages inédits venus du Mali….Rappel

FIGAROVOX.- Il y a deux ans et demi, votre film Salafistes avait été interdit au moins de dix-huit ans en France, ce qui avait condamné sa carrière en salle et à la télé. Le Conseil d’État vient de casser cette décision. Vous attendiez cette décision depuis longtemps…

François MARGOLIN.- Oui, et cela n’a pas été sans mal: cinq juridictions différentes, des avocats obligés de travailler durant des mois, une attente de plus d’un an devant le Conseil d’État, tout cela à cause de la bêtise et de la bien pensance en cours. C’est terrible! Mais, en même temps, il y a ce sentiment très agréable que, dans une vraie démocratie comme la France, on peut finir par obtenir justice. Même s’il faut attendre très longtemps et s’user pour cela.

Au-delà de votre victoire personnelle et de celle de l’équipe du film, est-ce une victoire pour la liberté d’expression?

C’est une victoire pour la liberté d’expression, pour le droit à l’information et pour la liberté, en général. J’espère que cette décision fera jurisprudence, et qu’elle permettra aux ministres actuels et futurs de ne pas faire les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Qu’elle les poussera à ne pas interdire un documentaire comme on le faisait à l’époque où il existait un ministère de l’Information qui régentait tout. Comme dans une république bananière. Comme en Union Soviétique. Il ne faut pas oublier que Salafistes est le premier documentaire pour le cinéma à avoir été interdit depuis la Guerre d’Algérie, depuis 1962! Je suis allé présenter le film aux Etats Unis il y a deux mois, et on peut dire ce que l’on veut sur ce pays mais une chose est sûre: la liberté d’expression -j’allais dire d’opinion- est garantie par le 1er Amendement de la Constitution, et c’est vraiment plaisant. J’avoue que c’est aussi une victoire sur tous ceux qui adorent lutter contre la censure quand elle a lieu en Iran ou en Chine mais qui s’en moquent quand cela se passe dans leur propre pays, sous leurs yeux…

C’est une victoire sur ceux qui adorent lutter contre la censure quand elle a lieu en Iran ou en Chine, mais qui s’en moquent quand cela se passe sous leurs propres yeux…

Votre film brise-t-il un certain nombre de tabous sur l’islamisme? Peut-il être utile dans le débat public?

Très certainement. En tous les cas, il dérange, sinon il n’aurait pas été interdit. Il prouve, si l’on en doutait encore, que les salafistes, que les djihadistes, sont des musulmans. Que, bien sûr, tous les musulmans ne sont pas djihadistes ou salafistes mais que le débat entre islamistes radicaux et islamistes «modérés» existe bien dans l’Islam. Aujourd’hui, comme à l’époque de Mahomet. Ce que tous les musulmans savent parfaitement, d’ailleurs: le film est passé à la télévision tunisienne, en Irak ou au Kurdistan, et personne n’avait, là-bas, le moindre doute sur le sujet.

Ce débat entre ces deux tendances de l’Islam existe aussi ici, chez nous, dans les cités, dans les mosquées, dans les cours des collèges, et c’est là qu’il faut montrer le film, afin de provoquer la discussion. Ce sera plus utile que d’envoyer un pseudo «déradicalisateur» qui ne sert à rien, ou même, malheureusement, un professeur de sciences politiques en costume-cravate! C’est aux jeunes des cités et des quartiers qu’il faut montrer le film, en l’accompagnant de débats, bien sûr. Et à la télévision, en organisant une sorte de «Dossiers de l’Écran» sur le sujet, comme cela a été fait à la télévision tunisienne.

Comment le conseil d’État a-t-il motivé sa décision?

En écrivant que, justement, le film pouvait être montré aux jeunes de moins de 18 ans. En exprimant, par la voix de son rapporteur, que le projeter à des adolescents était nécessaire pour provoquer un débat utile et lutter contre la propagande sur internet. En disant que les ministres Fleur Pellerin et Audrey Azoulay avaient abusé de leur pouvoir en interdisant le film. En invoquant aussi les principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Des principes que devraient connaître nos gouvernants! Et que je croyais qu’ils connaissaient…

Salafistes est sorti il y a quelques mois aux États-Unis. Comment a-t-il été accueilli?

Nos ministres, et divers responsables politiques, ont la fâcheuse habitude de répéter inlassablement que ces terroristes n’ont «rien à voir avec l’Islam», et qu’ils sont fous.

Extrêmement bien! Comme un film qui pose les vraies questions. Qui fait réfléchir, qui incite aux débats. Les spectateurs, comme les journalistes, n’en revenaient pas que le film ait pu être interdit en France. J’ai eu la surprise d’avoir des admirateurs aussi bien dans la communauté musulmane que dans la communauté juive. Et qui débattaient sans invectives… Comme quoi un film peut sans doute aider à faire se rencontrer les gens… Personne ne peut contester la réalité de ces images que nous avons rapportées du Nord-Mali, de Mauritanie ou de Tunisie. «Une image vaut mille mots», affirme la célèbre citation de Confucius. Cela a l’air d’être vrai.

La sortie américaine a-t-elle pu peser dans la décision du Conseil d’État?

Je ne le crois pas, mais elle nous a remotivés, mes avocats et moi-même, et elle nous a prouvé que le film n’avait pas perdu de son actualité. Qu’il avait autant de sens à être montré aujourd’hui qu’il y a deux ans. J’allais dire: malheureusement. Oui, malheureusement car le terrorisme est toujours parmi nous, à Strasbourg avant Noël, à Utrecht récemment… Or nos ministres, et divers responsables politiques, ont la fâcheuse habitude de répéter inlassablement que ces terroristes n’ont «rien à voir avec l’Islam», et qu’ils sont fous.

Pensez-vous qu’on pourra voir Salafistes bientôt à la télévision française?

Je l’espère. Une grande démocratie comme la France ne devrait pas avoir peur de prendre ses citoyens pour des gens intelligents. Même à quatorze ou quinze ans. Même au collège ou au lycée. J’ai la naïveté de croire que la télévision peut être un outil de réflexion et de débat. Et pas seulement durant les campagnes électorales!