Journée internationale : “Les droits de l’homme sont la condition même de la liberté”

Pourquoi les droits humains sont-ils de plus en plus contestés ? A l’occasion de la Journée internationale le 10 décembre, Justine Lacroix, professeure à l’ULB et auteure, avec Jean-Yves Pranchère, de l’essai “Les droits de l’homme rendent-ils idiot ?”, soutient qu’ils ne sont ni à l’origine de l’individualisme croissant ni restreints au monde occidental.

Entretien mené par Laurence D’Hondt et publié sur le sit levif.be, le 05 12 2019

Les critiques se multiplient à l’encontre des droits de l’homme. Qu’est-ce qui leur est reproché ?

Dès l’origine, les critiques adressées aux droits de l’homme sont venues d’horizons politiques très différents. Dans les rangs conservateurs, certains estiment que les ” droits de l’individu ” auraient perdu la dimension collective qui était la leur à l’origine, au moment des Révolutions américaine et française. Ils seraient désormais le symptôme de la déliaison sociale et du narcissisme exacerbé qui caractériseraient les sociétés occidentales. A force de mettre en avant l’individu, ses intérêts et ses droits, notre ” idéologie des droits de l’homme ” nous ferait perdre de vue le sens du bien commun et l’importance de la participation civique.

Ce règne des droits de l’individu conduirait en quelque sorte à la multiplication des incivilités et à la propension à articuler tout désir en terme ” de droit à ” ?

Comme le savent tous les parents, c’est dès l’enfance que les expressions ” j’ai le droit de ” ou ” c’est mon droit ” sont brandies pour exprimer n’importe quelle forme de revendication. En somme, nous disent ces critiques, nos sociétés souffriraient de ce défaut typique de l’adolescence qui consiste à réclamer la liberté d’agir comme on l’entend sans se soucier des responsabilités et des devoirs que suppose une autonomie digne de ce nom. Ce n’est pas tout à fait faux. En même temps, il faut rester sérieux : les causes des incivilités sont multiples et n’ont, la plupart du temps, aucun lien avec les droits de l’homme, ni même avec l’idée de liberté individuelle… Les spécialistes du sujet mentionnent la densité urbaine, la déshumanisation des services publics par l’automatisation, la montée des inégalités sociales, etc.

L’aspiration démocratique me semble bien vivante si on considère les mouvements récents en Algérie, à Hong Kong, au Chili…

Dans le domaine privé, la promotion des droits de l’homme a-t-elle également transformé les relations familiales, au grand dam des milieux conservateurs ?

La ” révolution des droits de l’homme ” a profondément bouleversé le modèle familial. Aujourd’hui, le mariage n’est plus une totalité placée sous l’autorité du mari qui donne son nom à la famille, la dirige et la représente à l’extérieur mais une union entre deux individus distincts qui se partagent à égalité l’autorité parentale. Cette mutation s’est traduite dans les faits à partir de la fin des années 1960 mais on en discerne les prémices dès la Révolution française, qui reconnaît le divorce par consentement mutuel et met filles et garçons à égalité dans les partages. Ce qui faisait d’ailleurs dire à Honoré de Balzac que la Révolution ” a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. “

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