Education Nationale : un plan de formation sur la laïcité pour tous les personnels sans distinction

Jean-Michel Blanquer a repris les grandes lignes d’un rapport concernant la formation sur la laïcité, dont il avait confié l’écriture à l’ancien inspecteur général Jean-Pierre Obin. Celui-ci relevait notamment une « confusion intellectuelle » sur ce sujet.

Article par Violaine Morin publié sur le site lemonde.fr, le 14 06 2021

L’éducation nationale forme-t-elle suffisamment ses enseignants à répondre aux atteintes à la laïcité ? Clairement non, répond Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’éducation nationale, dans un rapport remis au ministre de l’éducation, lundi 14 juin. Déjà à l’origine d’un rapport particulièrement alarmant, en 2004, sur le respect de la laïcité à l’école, l’auteur de Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école (Hermann, 2020) a été missionné, le 1er février, par le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, pour rendre des propositions concernant la formation sur la laïcité pour les enseignants

La mission intervient dans le contexte du projet de loi confortant le respect des principes de la République, mais aussi du Grenelle de l’éducation, qui a révélé une demande sur le sujet – et dans la foulée des « incidents » qui ont émaillé les hommages scolaires à Samuel Paty, professeur assassiné le 16 octobre par un terroriste islamiste.

Dans un texte d’une quinzaine de pages, que Le Monde a pu consulter, Jean-Pierre Obin fait état d’une « confusion intellectuelle » constatée après avoir interrogé des enseignants, des élèves et des personnels de l’éducation nationale sur leur définition de la laïcité et des valeurs républicaines. Il propose un plan de formation qui permettrait, en quatre ans, d’offrir un « premier niveau de formation à la laïcité » aux personnels, par le biais d’une journée de formation dans chaque établissement scolaire du territoire.

Jean-Michel Blanquer en a pris acte, en détaillant, lundi 14 juin, les principaux points retenus. Fidèle aux propositions du rapport, l’éducation nationale lancera, dès la rentrée 2021, un plan de formation sur quatre ans. Mille formateurs suivront d’abord un enseignement intensif, avant de rayonner dans « chaque école, collège ou lycée », a précisé le ministère dans un communiqué de presse. Les formations dispensées dans les établissements seront à destination « de tous les personnels, quel que soit leur statut ».

lire aussi : en 2015, Najat Vallaud-Belkacem annonçait un plan “exceptionnel” pour former “1000 premiers formateurs aguerris”, à “la laïcité et à l’enseignement moral et civique”.

La formation initiale des enseignants évolue également, en conformité avec les propositions de Jean-Pierre Obin : des « repères » sur la laïcité ont été adressés aux Inspé, les centres universitaires dans lesquels les candidats se préparent aux concours de l’enseignement, pour « faciliter la préparation » de l’épreuve d’admission, qui comporte une évaluation sur la transmission des valeurs de la République. Une anthologie de textes de référence sur la laïcité devrait également être éditée et distribuée dans toutes les écoles et établissements scolaires.

« Les enseignants ont peur »
Ce ne sont pas les premières mesures prises par le ministre de l’éducation, tenant d’une ligne ferme sur la laïcité. Peu après son arrivée Rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer avait mis en place un conseil des sages de la laïcité, dont les principales têtes pensantes ont été interrogées par Jean-Pierre Obin. Des équipes « laïcité et valeurs de la République » ont également été créées dans les rectorats. Elles sont chargées de recueillir les signalements et d’accompagner les enseignants en difficulté. Un référent laïcité du rectorat de Versailles était d’ailleurs intervenu au collège du Bois-d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), quelques jours avant l’assassinat de Samuel Paty, qui y enseignait.

« L’autocensure des enseignants (…) atteint des proportions inquiétantes depuis [l’assassinat de Samuel Paty] », assure Jean-Pierre Obin

La mort de cet enseignant d’histoire-géographie – ciblé par son assassin après un cours sur la liberté d’expression au cours duquel il avait montré plusieurs caricatures de Mahomet – est cependant venue raviver un sentiment d’impuissance, chez une partie des enseignants, face à l’incompréhension de certains élèves du droit au blasphème.

« L’autocensure des enseignants, qui craignent de dire quelque chose qui pourrait créer une altercation, atteint des proportions inquiétantes depuis cet événement, assure Jean-Pierre Obin au Monde. De nombreux chefs d’établissement et directeurs d’école m’ont parlé de ce phénomène. Selon eux, les enseignants ont peur, mais ne disent rien. » Dans une enquête IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et Charlie Hebdo publiée le 6 janvier, 49 % des professeurs disaient s’être déjà autocensurés dans leur enseignement autour des questions religieuses.

Le rapport note en outre la progression chez les élèves de la vision d’une « laïcité coercitive, voire punitive, conçue pour brider l’expression des religions, et d’enseignants insensibles voire hostiles à leurs convictions ». Les élèves en question entraîneraient dans leur sillage ceux qui n’ont pas d’appartenance religieuse. « A l’évidence, nous n’avons pas su (…) faire comprendre à nos élèves combien le principe constitutionnel de laïcité était protecteur des libertés », ajoute Jean-Pierre Obin.

Manque de formation
Face à ce problème, les enseignants, mais aussi les autres personnels de l’éducation nationale, font montre de connaissances « disparates », faisant entrer dans les « valeurs de la République » des notions qui n’y figurent pas, et en oubliant d’autres. « La “diversité” est fréquemment citée et apparaît comme thème de formation aux niveaux académique et national », relève par exemple le rapport, ajoutant que les acteurs sont « en peine de citer un texte l’ayant instituée comme principe républicain ».

Victimes d’un manque chronique de formation, les professeurs réclament pour leur part une définition claire et commune des « valeurs de la République » qu’ils sont tenus d’enseigner à leurs élèves, constate l’ancien inspecteur général. Ils demandent également des supports pédagogiques concrets sur lesquels s’appuyer, ainsi qu’un accompagnement effectif lorsqu’ils font l’objet de menaces ou font face à des altercations avec les élèves ou leurs parents sur ce sujet.

“Un enseignant du premier degré sur 100 a reçu une formation sur la laïcité au cours de l’année scolaire 2018-2019, un chiffre cinq fois inférieur à ce qu’il était trois ans plus tôt”

Les raisons de ces lacunes sont à chercher dans la formation continue des enseignants, dont une partie est tributaire de la disponibilité de remplaçants trop peu nombreux. Les heures de formation obligatoires, elles, sont orientées en priorité, dans le premier degré, vers les fondamentaux – mathématiques et français. « On a lancé un plan pour les maths, il faut pouvoir faire pareil pour la laïcité », commente Jean-Pierre Obin, dont le rapport souligne qu’un enseignant du premier degré sur 100 avait reçu une formation sur la laïcité au cours de l’année scolaire 2018-2019, un chiffre cinq fois inférieur à ce qu’il était trois ans plus tôt.

Dans le second degré, les chiffres sont moins préoccupants, mais les formations à la laïcité y sont également en recul. L’autre priorité, souligne l’ancien inspecteur général, est de former « rapidement » tous les assistants d’éducation, pour qu’ils puissent répondre aux atteintes à la laïcité dans le cadre de la vie scolaire. « Par définition, les assistants d’éducation ont une plus grande proximité avec les jeunes, donc ils ne sont pas témoins des mêmes choses », souligne-t-il. Eux aussi bénéficieront des formations annoncées le 14 juin, qui concernent tous les personnels sans distinction.

Violaine Morin