Caricatures, Islam et musulmans en France : entretien avec Ghaleb Bencheikh

L’islamologue et président de la Fondation de l’Islam de France, Ghaleb Bencheikh, évoque dans cet entretien les réactions suscitées dans le monde musulman par la publication de caricatures du Prophète et la position du président français sur le sujet. Il aborde aussi d’autres questions liées à la place de l’Islam et des musulmans en France. Adepte d’un islam modéré et libéral, il plaide pour une meilleure explication et préconise de montrer toute la mansuétude et la magnanimité de l’enseignement prophétique.

article par publié sur le site Tout Sur l’Algérie, tsa.-algerie.com , le 28 10 2020

La France fait face à la colère d’une partie du monde musulman. Que faut-il faire pour désamorcer la crise ?

A mon avis, il ne reste que l’explication. Je ne suis pas porte-parole de la présidence française, seulement, mais au niveau de la Fondation de l’Islam de France, nous essayons de procéder par l’éclaircissement et l’explication. Il faut savoir qu’en France, on a une tradition désormais séculaire de caricature et de liberté d’expression, un corollaire des libertés fondamentales. Un peu à la manière du premier amendement de la constitution des États-Unis, la liberté d’expression en France n’est pas bordée, si ce n’est que par la responsabilité éthique de celui qui l’exerce. S’il a comme volonté de ne pas blesser le sacré d’autrui, il se retiendra. S’il veut aller jusqu’à ce que lui autorise la liberté d’expression, quitte à blesser autrui, avec un manquement au devoir de fraternité et d’amitié civique, il n’y a rien d’autre à faire que de saisir les tribunaux, c’est la seule manière civilisée d’agir. Il se trouve aussi que, le plus souvent, les plaignants sont déboutés parce que les juges estiment qu’il n’y a pas lieu de brider la liberté d’expression. Il appartient donc aux musulmans de France de se montrer plus intelligents et de faire d’une faiblesse, un levier pour une force. Il faut montrer la mansuétude, la magnanimité et la patience enseignée déjà par le Prophète de l’Islam.  On oublie que, en 619, particulièrement et pas uniquement, qu’on appelle l’année de la tristesse (perte de son oncle, de son épouse, l’interruption de la révélation), le Prophète part à Taif où il a été mal accueilli. Lapidé à coups de pierres, sa mâchoire fracassée, le visage ensanglanté et il ne rien dit d’autre que : « Ô mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il reste aux musulmans de France de saisir ces occasions pour montrer la grandeur et la longanimité de notre propre Tradition et de l’enseignement prophétique.

Vous parlez des musulmans en France, et pour les autres, à travers le monde ?

A travers le monde, je constate que les musulmans, qui sont dans des contextes différents, ne comprennent pas cette notion de liberté d’expression. Je perçois leur émotion sincère, mais ce n’est pas en insultant ou en brûlant des drapeaux qu’on rendra justice au Prophète. Les appels au boycott sont pour l’instant plutôt à la marge, mais il faut aussi faire attention à la manipulation et à l’instrumentalisation politique pour des raisons internes. Certains partis islamistes, par le biais de leurs porte-paroles, sont dans la surenchère. Je ne les ai pas entendus appeler au boycott des produits chinois eu égard aux persécutions dont sont victimes les Ouïgours. Il faut quand même un peu de cohérence. Nous traversons encore une séquence malheureuse. C’est une convulsion paroxystique de la crise qui secoue le monde musulman. Il est temps d’en sortir par le haut et par la sagesse.

On vous a entendu dire qu’il faut atteindre une certaine maturité pour ne pas se laisser choquer par une caricature…

Oui, il est temps d’atteindre même deux choses : une maturité psychologique et surtout une élévation spirituelle pour ne pas être offensé par une caricature. Si on avait fait preuve d’indifférence en son temps, nous n’aurions pas prêté le flanc aux provocateurs et les haineux qui sont mus par leurs ressentiments et la détestation des musulmans. C’est la réaction de 2005-2006, qui était celle de l’hystérisation, qui a provoqué l’engrenage.

Certains avancent que ce ne sont pas les caricatures proprement dites qui ont suscité toutes ces réactions, mais le « je ne renonce pas » du président Macron…

Encore une fois, je ne suis pas le porte-parole de l’Elysée. Quand il a dit « nous ne renoncerons pas aux caricatures », nous avons compris qu’il s’agissait des caricatures d’une manière indéfinie. N’oublions pas qu’il y a une longue tradition de caricature. A mon avis, il appartient au président Macron et à ses conseillers de déminer en expliquant que ce n’est pas le Prophète de l’Islam qui est visé dans son discours. Certains vont dire, et à juste raison, qu’on voit les caricatures placardées en grand format sur les murs de certaines mairies. Oui c’est navrant voire affligeant, mais les collectivités locales ne sont pas l’État français. Donc c’est un travail d’explication, de déconstruction et de déminage qu’il faut mener pour sortir, encore une fois, par le haut de cette crise.

Parallèlement à la montée de l’extrémisme religieux, il y a aussi celle du courant xénophobe. Peut-on dire que la communauté musulmane est prise en tenaille ?

Quand les choses sont complexes, il faut savoir séparer les paramètres et faire preuve de froideur d’esprit. Une bonne partie de la société française a glissé vers la droite conservatrice, voire vers l’extrême-droite. Nicolas Sarkozy par exemple a voulu caresser les bas instincts d’un électorat, malheureusement, avec le discours sur l’identité nationale, et les choses se sont corsées depuis lors. Entretemps, du côté de l’islamisme radical, il y avait une déferlante obscurantiste et meurtrière. N’oublions pas les attentats qui sont passés par là. Il y a aussi le triomphe du discours idéologique qui sévit actuellement sur certaines chaînes d’information, par le discours de quelques rhéteurs de piètre qualité oratoire, condamnés par la justice française. C’est la fameuse « zemmourisation » des esprits. Donc le politique s’est trouvé dans une situation où l’on attendait de sa part une réaction ferme.