“C’est ça la laïcité”. Pour Henri Pena-Ruiz, la campagne de l’Education Nationale ne fait qu’une partie du chemin

tribune par Henri Peña-Ruiz publiée sur le site marianne.fr le 01 09 2021

 Faut-il mettre au point une iconographie de la laïcité ? Le ministère de l’Éducation nationale vient de s’y essayer. En ces temps où le fanatisme religieux sévit à nouveau, c’est sans doute une bonne chose. Mais sans réitérer la querelle des iconoclastes et des iconodules, il convient de rappeler ce qu’implique une véritable compréhension du concept de laïcité. Des images, oui. Mais pour faire œuvre utile, il ne faut pas s’arrêter en chemin, en se contentant d’images qui décrivent les buts du processus de laïcisation. 
Il faut aussi passer au concept, en explicitant par la raison les moyens par lesquels la laïcité atteint de tels buts. Les images choisies, et leurs légendes respectives, montrent bien ce qu’apporte la laïcité. Elles ont d’ailleurs quelque chose d’émouvant. Toutes véhiculent l’idée majeure que la diversité ne doit aucunement faire obstacle aux différents aspects de la vie en commun. Les légendes insistent sur l’égalité en tout, le fait de pouvoir jouir d’un même enseignement, de savoir penser par soi-même, de rire des mêmes histoires, et d’être dans le même bain, évidemment mixte. Mais comment la laïcité permet-elle tout cela et selon quels principes ? Telle est la question à prendre en charge, sauf à en rester à des vœux pieux, voire mièvres, dès lors qu’on n’explicite pas concrètement les ressorts de l’émancipation laïque. Il s’agit donc de s’élever au concept de laïcité à partir des images sensibles.
L’ensemble des visuels de la campagne “C’est ça la laïcité” (Crédits : Ministère de l’Education nationale)
Grâce à la laïcité, donc, Karim, David, Joseph, Leila, Mathilde et Paloma peuvent vivre ensemble sans conflits ni privilèges, et discuter paisiblement de leurs convictions. Ce dernier terme, plus large que la notion trop restrictive de croyances, lui est d’ailleurs préférable. Au lieu de s’en tenir aux divers croyants, il intègre en effet les humanistes athées qui nient l’existence de Dieu et les agnostiques qui ne veulent pas statuer sur elle, les uns et les autres affirmant par ailleurs des valeurs humaines, et ne se réduisant pas à la réalité négative d’«incroyants».
LA NOTION DE RACE NE VAUT QUE POUR LES ANIMAUX
En fait la pédagogie destinée à faire comprendre les principes qui permettent de promouvoir la justice et la paix achoppe souvent sur l’écart qui existe entre l’image et le concept. L’image donne à voir, car elle rend sensible et immédiatement perceptible. Elle s’adresse à l’imagination entendue comme faculté de saisir des images, ou d’en former de nouvelles. Elle est précieuse comme tremplin vers le concept, mais elle reste incomplète tant que le travail de la raison n’est pas effectué. Ainsi l’image de la balance, sur le fronton des palais de justice, symbolise par l’égalité de niveau des deux plateaux le concept d’égalité de traitement de tous les êtres humains, quelles que soient les différences qui les singularisent.
Mais à partir de là seule la raison peut s’élever au principe, mot qui dérive du latin princeps, à savoir règle première. Que fait-elle pour cela ? Elle compare, distingue, et déduit. Par exemple elle compare les propriétés particulières qui en apparence différencient les êtres humains et découvre qu’elles n’ont rien d’essentiel au regard de ce qui fondamentalement leur est commun. Distinguant ainsi ce qui est particulier, donc propre à certains hommes, et ce qui est universel, donc commun à tous, elle en déduit que l’espèce humaine est une, et que la notion de race ne vaut que pour les animaux. Elle comprend dès lors ce qu’est l’homo sapiens, détenteur de raison et liberté, capable de s’accomplir par la culture comme activité mais aussi de se délivrer des cultures particulières si elles ont engendré des servitudes.
LAÏCITÉ ET ÉMANCIPATION
Ainsi le sexe, la couleur de peau, la conviction spirituelle (croyance religieuse ou humanisme athée), le type de sexualité, sont des différences. Mais elles n’ont rien d’essentiel et elles n’altèrent pas le fait que toute personne humaine est capable de raison et de réflexion, libre de se définir et de s’accomplir en choisissant son option spirituelle, son mode d’accomplissement, et finalement son être. Comment la raison s’élève-t-elle au principe à partir des données sensibles ? En les mettant à distance pour les soupeser et les évaluer. Mais surtout en découvrant à quelles conditions des personnes de convictions diverses peuvent vivre ensemble, dans une même société. La neutralité comme refus de privilégier ou de discriminer est ici essentielle. Mais elle met en jeu des principes qui sont aussi des valeurs donc des choses qui valent. Ainsi les concepts de liberté de conscience et d’égalité de droits fondent l’idéal laïque et sa puissance d’émancipation. Rappelons que leur reconnaissance a été conquise, souvent dans le sang et les larmes, et a substitué des principes émancipateurs à des us et coutumes sources de domination et d’oppression. Le patriarcat machiste, l’esclavage, l’oppression des homosexuels et des athées, entre autres, s’inscrivent dans la préhistoire tragique de la laïcité.

«Refonder l’organisation sociale et politique de telle façon qu’elle rende impossible toute forme de domination et d’oppression»

L’histoire, la littérature, la philosophie, la réflexion sur les sciences, entre autres, nous permettent d’instruire l’enfant devenu élève du sens de la notion de laïcité. Rappel. Le concept de laïcité provient du mot grec laos, qui recouvre la population saisie comme un tout indivisible. Déclarer l’égalité des libertés comme des droits et des devoirs de tous les êtres humains qui la composent, ce n’est pas nier ni opprimer les différences, mais refonder l’organisation sociale et politique de telle façon qu’elle rende impossible toute forme de domination et d’oppression. C’est ce qu’on appelle l’émancipation, à comprendre comme libération individuelle et collective.
La liberté de conscience est vitale pour les athées et les agnostiques, comme pour les divers croyants. Elle est donc de portée universelle, comme l’égalité de droits, qui interdit toute domination et tout privilège des uns sur les autres. En l’occurrence il s’agit de permettre aux différences de s’affirmer sans privilège ni domination, donc sans conflits aussi nuisibles aux personnes qu’au lien social. Ainsi compris, le concept de laïcité n’est pas de l’ordre de l’image sensible. Il recouvre une notion générale à laquelle accède l’homo sapiens qui habite tout être humain. Ne faut-il pas expliquer cela à partir de la sensibilisation obtenue par les images ? Tel pourrait être un vade-mecum rationnel pour promouvoir une connaissance authentique et durable de la laïcité, qui n’a rien de difficile ou de compliqué à comprendre.◾