#Belgique Les polémiques liées au voile fracturent la société et la classe politique

Depuis plusieurs semaines, la Belgique connait des heures agitées autour du voile et de la neutralité, la version belge de la laïcité. Dans ce contexte, le journaliste d’investigation Marcel Sel, laïque convaincu, livre dans la tribune ci-dessous une analyse ce qui est en jeu face au projet politique des islamistes politiques. Une réflexion qui peut nous intéresser tant la Belgique ressemble à un poste avancé dans une bataille qui peut nous concerner. Avant de vous laisser avec ses mots, nous vous proposons d’éclairer le contexte belge :

Une première polémique est née de la condamnation de la STIB (la RATP locale) pour discrimination envers une candidate à l’embauche voilée. La candidate avait refusé par deux fois d’envisager de retirer son voile pour un poste en contact avec le public selon le principe de neutralité exclusive de la société de transport.  Le jugement a surpris par son agressivité et son contenu en condamnant la société de transport pour une discrimination directe en raison de convictions religieuses, mais aussi une discrimination indirecte en raison du genre suite au non-engagement d’une femme voilée. Une “innovation” qui, selon beaucoup de juristes  pourrait avoir une conséquence  paradoxale : “tout candidat dont les aptitudes seraient considérées comme supérieures à une candidate se prévalant d’une discrimination religieuse verrait son recrutement considéré comme irrégulier au seul motif de la discrimination religieuse ainsi invoquée”. Chacun s’attendait à ce que la STIB fasse appel. Las, le comité de gestion composée de représentants des partis politiques a refusé de se pourvoir en appel. Une” victoire” pour  le PS , le Parti Ecolo et son pendant flamand “Groen”… qui a failli faire tomber le gouvernement bruxellois ! 

La seconde polémique est née le 1er juin, quand une secrétaire d’Etat écologiste a désigné une jeune femme voilée comme commissaire du gouvernement fédéral à l’Institut pour…l’égalité des hommes et des femmes.  5 semaines plus tard, Ihsane Haouach était contrainte à la démission. En affirmant que le principe de neutralité n’était pas figé et qu’il pouvait évoluer avec la démographie, comme en écho à la théorie d’extrême droite du “grand remplacement, la jeune femme avait  attisé les critiques sur son manque de neutralité. Mais c’est un rapport des renseignements allemands affirmant ses liens avec les militants de l’Islam Politique qui aura eu raison de la “commissaire”. Un rapport déjà cité dans une longue enquête du journaliste d’investigation, Marcel Sel qui avait documenté les liens répétés et flagrants d’Ihsane Haouach avec la galaxie des Frères Musulmans.

Place  à la tribune de Marcel Sel  écrite en réponse à  l’historien belge Hervé Hasquin mettant en  garde contre “une lepénisation des esprits laïques, en s’appuyant sur l’exemple français ! En réponse, Marcel Sel signe ce texte sans concessions

            “Un totalitarisme peut en cacher un autre !”

tribune publiée  sur le site blog.marcelsel.com le 16 07 2021

Depuis près d’un siècle, les démocrates traquent les moindres manifestations de fascisme potentiel dans les débats publics. C’est une attitude saine et légitime. Mais toujours polluée par les reliquats de l’idée de « compagnon de route » trotskiste qui rendit, dans les années trente, toute critique de la politique stalinienne compliquée, et dont l’extrême gauche tire toujours profit en se présentant comme seul vrai rempart contre le fascisme.

Cette idée a attiré d’innombrables intellectuels dans les filets de « Moscou ». Il a fallu deux ou trois décennies pour que l’on assume pleinement le caractère totalitaire du stalinisme, au grand dam des grands esprits (sans la moindre ironie) qui avaient cru aux bienfaits de ses discours, amenant même la Ligue des Droits de l’Homme, fondée lors de l’Affaire Dreyfus, à soutenir les procès totalitaires du petit père des peuples. L’antifascisme était pour Staline une façade derrière laquelle il dissimulait son totalitarisme. Nous sommes aujourd’hui dans situation similaire.

Le 7 juillet de cette année, Monsieur Hervé Hasquin a publié une carte blanche dans laquelle il n’évoque la laïcité pratiquement que dans sa récupération par l’extrême droite française. Il récolte depuis les hommages appuyés des « antilaïques ». Ce faisant, il cède au même appât qui, cette fois, ne gigote pas au bout d’un fil communiste, mais bien d’un fil plus neuf dans notre environnement idéologique, qui a compris comment nous gêner aux entournures : le fil islamiste. 

J’ai montré dans mes articles de blog comment l’idéologie des Frères musulmans, pourtant considérée comme « totalitaire » par la sûreté bavaroise (parmi d’autres), ne rencontrait aucune résistance en Belgique et bénéficiait même d’une complicité politique et médiatique. Que le leader spirituel de la confrérie, Youssef Al-Qaradawi ait présenté Hitler comme l’instrument d’une punition d’Allah contre les Juifs, espérant que « les musulmans » finiraient le travail, ou qu’il ait recommandé l’assassinat des apostats, recueille à peine quelques haussements d’épaules ! 

Pourtant, la Sûreté de l’État le confirme : les Frères musulmans, ainsi que les adeptes plus ou moins conscients de leur idéologie, haïssent la démocratie occidentale, qui n’est pas conforme à la charia qu’ils veulent imposer, au minimum, aux citoyens musulmans et de culture musulmane.

Or, celle-ci est, dans d’innombrables aspects, contraire aux droits humains, et notamment à l’égalité entre les femmes et les hommes. En matière d’héritage, par exemple, ou de témoignage juridique, la femme vaut la moitié d’un homme. Après des décennies de lutte pour les droits égaux, une telle idéologie ne peut avoir qu’un effet répulsif sur tout démocrate qui se respecte.

Derrière leurs discours rassurants — aussi rassurants que ceux de l’extrême droite contemporaine aux yeux de certains — relayés par quelques chercheuses et chercheurs qui les fréquentent trop assidûment pour prétendre à un minimum de neutralité, l’objectif déclaré des Frères musulmans n’a jamais changé : miner la démocratie occidentale de l’intérieur, en retournant sa tolérance contre elle. 

L’une de leurs spécialités est logiquement l’inversion accusatoire. Ainsi, quand les Frères musulmans accusent la France d’une « oppression des plus sévères » lorsqu’elle légifère sur le port du voile dans les services publics, ils oublient que ce sont d’abord leurs muftis qui l’imposent aux femmes, dans une version très conservatrice de l’islam. Et ce sont les mêmes qui les découragent de le retirer, par exemple, pour travailler. Ce sont bien eux qui en font un étendard prosélyte. Les laïques ne font que réagir.

Quand ils accusent l’Occident de discrimination, ils omettent de rappeler que ce qui est réellement discriminatoire, c’est la place de la femme dans leur islam rigoriste. Et que la promotion, y compris avec des fonds publics, de l’idéal voilé pour les musulmanes, n’est pas la défense d’une « liberté », mais bien la propagation d’une contrainte religieuse qui, au passage, est interprétée comme telle exclusivement par des muftis (émetteurs de fatwas) de sexe masculin !

Une autre de leurs tactiques est de semer la confusion dans les thèmes qui touchent à nos valeurs fondamentales. Ainsi, quand ils assimilent le blasphème, (qu’ils qualifient d’islamophobe), et le racisme, ils font valoir la préséance de la loi islamique (telle qu’ils l’interprètent) sur le séculaire. Et utilisent nos luttes contre les discriminations pour imposer leur vision du monde, purement religieuse, absolument sectaire et radicalement totalitaire.

Ils font de même lorsqu’ils expliquent que le voile n’est pas religieux, que ce ne serait qu’un « bout de tissu ». Alors que par ailleurs, ils donnent l’ordre à toutes musulmanes de le porter, parce que Dieu les regarde en permanence, et que le retirer est un péché grave qui pourrait se payer cher. Dès que le voile serait autorisé partout, les musulmanes n’auront plus de « prétexte » pour le refuser. C’est une façon habile d’introduire la charia dans nos législations. L’interdiction du « blasphème » en est une autre. 

Et ils assignent quasi systématiquement les apostats, les critiques de l’islamisme, les opposants, à l’extrême droite — une façon habile d’exclure toute critique, y compris de leurs propres victimes. Et quel type de régime obtient-on quand on exclut la critique, monsieur Hasquin ?

Toutes ces manifestations cacheraient donc une ambition totalitaire selon des officiels allemands qui savent mieux que quiconque ce que ce mot signifie. Pouvons-nous ignorer cet avertissement ? Pouvons-nous ignorer que les islamistes utilisent les droits des femmes, la non-discrimination, la liberté religieuse, pour installer, in fine, un régime misogyne, discriminatoire — avec des droits inférieurs pour les non-musulmans —, et non seulement religieux mais aussi autoritaire et sectaire ?

Pouvons-nous ignorer que les islamistes utilisent la tolérance de la démocratie pour l’abolir ? Ignorer qu’en faisant monter à des postes publics le voile islamique sous sa forme d’étendard prosélyte, on se rend complice d’un régime intolérant, patriarcal, antidémocratique ?

C’est tout cela que l’obsession légitime des dangers de l’extrême droite couvre ici d’un foulard pudique. Un voile qui offre le confort de la bonne action généreuse. La certitude du bien-faire. 

Mais octroyer aux musulmanes la liberté d’être contrainte à porter le voile en tout temps et en tout lieu, ne peut paraître légitime qui si l’on efface de l’équation toutes celles qui ne le souhaitent pas. Ceci explique le refus de considérer leur existence chez les partisans du « voile partout ». Ils effacent aussi celles qui, solidement ancrées dans un environnement culturel qui leur dicte ce prétendu choix, n’auront jamais la possibilité d’envisager ou d’expérimenter autre chose. 

Ce que l’on abolit de ce fait, c’est la pleine citoyenneté des musulmanes d’Europe. Soit le fait qu’elle ont, comme toute autre femme, droit — avant tout « choix » — à l’information, à l’expérimentation, à la connaissance dans toutes ses variantes, plutôt qu’à l’unique diktat des muftis de sexe masculin.

Et c’est ce qui distingue absolument, décisivement, les laïques démocrates des opportunistes d’extrême droite. Ces derniers ne rejettent pas le voile, ils rejettent l’altérité ! Ils ne rejettent pas l’extrémisme islamiste pour ce qu’il est, ils lui préfèrent simplement l’extrémisme suprémaciste blanc, ou l’extrémisme ultrachrétien. 

Les laïques démocrates se reconnaissent au contraire aisément dans le refus catégorique d’exclure les musulmanes de la citoyenneté. Le refus catégorique de considérer le port du voile comme une agression. Mais aussi cette conscience indispensable que le voile, l’idéologie et la religiosité qui l’accompagnent, n’en sont pas moins une régression pour les libertés que notre constitution promet aux femmes. Et que partant, il est insensé que des partis ou des pouvoirs le promeuvent ou le financent. Et plus encore de laisser « adapter » la neutralité de l’État selon les préférences de ses égéries.

L’obsession de l’extrême droite est saine. Il faut repérer ses signaux le plus tôt possible. Pour l’empêcher de nuire. Mais elle devient nocive lorsqu’elle ouvre la porte à d’autres extrêmes. Qu’il s’agisse du communisme de type léniniste, staliniste, maoïste ou castriste, ou de l’islamisme. Tous se disent antifascistes. Tous font appel aux bons sentiments. Tous le font au service d’une oppression.

Et donc, non, monsieur Hasquin, la laïcité telle qu’elle est débattue par les démocrates aujourd’hui, n’est pas en risque de dérive. Et, oui, l’extrême droite parasitera toujours les débats légitimes à son profit.

C’est d’ailleurs précisément, ce que font aujourd’hui des islamistes, leurs naïfs et leurs alliés qui ont partagé votre billet avec enthousiasme. Ces félicitations devraient vous inquiéter bien au-delà de la laïcité, qui n’est que la condition première aux autres droits que nos États octroient aux citoyennes et citoyens, d’où qu’ils viennent, et quelle que soit leurs croyances.

Et il est exclu que le prix d’une prétendue liberté de porter le voile — obligatoire — soit celui de la liberté réelle de toutes les femmes qui s’y refusent.

(1) Une Cause, L’Antifascisme des Intellectuels dans les années trenteNicole Racine, Politix, 1992.