Avortements, féminicides: en Inde, il manque 63 millions de femmes

L’Inde connaît un fort déséquilibre entre le nombre d’hommes et de femmes. En cause : le « culte du garçon », très ancré dans la culture.

Dossier réalisé par notre partenaire, le journal “l’Actu”, Playbac Presse / 7 mars 2018

« Depuis l’Antiquité, préférence est donnée aux garçons »

Contexte :

1- L’Inde a été créée en 1947, après avoir été une colonie britannique pendant 90 ans (avec le Pakistan).

2- Le pays est une République fédérale formée de 29 États et de 7 territoires. Ses langues officielles sont l’hindi et l’anglais (mais des centaines de langues y sont parlées). Sa capitale : New Delhi.

3- Environ 80 % des Indiens sont hindous (de l’hindouisme, religion polythéiste), 14 % sont musulmans, 2,3 % sont chrétiens et 1,7 % sont sikhs (du sikhisme, religion monothéiste opposée aux castes).

4- Depuis 1998, l’Inde est une puissance nucléaire déclarée. Son arsenal militaire vise à se protéger du Pakistan, son principal ennemi (trois guerres depuis 1947 et des tensions frontalières), mais aussi de la Chine.

Les faits

« En ce moment, on ne parle que de ça en Inde », confie Kamala Marius, maîtresse de conférences en géographie à l’université Bordeaux-Montaigne. « Ça », c’est le manque de femmes. Le rapport économique annuel présenté il y a peu au Parlement consacre un chapitre à ce problème. Le déséquilibre est colossal : pour qu’il y ait à peu près autant de femmes que d’hommes, il faudrait 63 millions d’Indiennes en plus !

L’experte

« Les raisons sont très anciennes, explique Kamala Marius. Dans la culture indienne, depuis l’Antiquité, la préférence est donnée aux garçons. Ils s’occupent des rites funéraires. Quand le père meurt, le fils est chargé d’accompagner la dépouille, de veiller à l’incinération… L’héritage (terres, maison…) s’est longtemps fait de père en fils, même si, depuis 2005, la loi permet aux filles d’hériter autant que les garçons. Les parents doivent payer une dot quand leur fille se marie et part vivre avec sa belle-famille. Ces coutumes ont évolué en milieu urbain, mais peu en milieu rural. »

Dans les familles pauvres, « le jeune garçon sera davantage nourri que ses sœurs, il sera soigné et ira à l’école en priorité ». Ce culte du garçon commence dès la grossesse. « Dans les milieux aisés, on fait une amniocentèse pour connaître le sexe du bébé. Les moins aisés font une échographie à quatre mois. Pourtant, la loi interdit aux médecins de donner cette information, justement pour protéger les filles… » En découvrant qu’elles attendent une fille, des femmes « se débrouillent pour avorter ». Parfois, « dans les milieux les plus défavorisés », on tue la fillette à la naissance. L’Inde risque « un drame démographique », estime la chercheuse. « Si rien n’est fait, les hommes ne trouveront plus de femmes pour se marier. Le taux de fécondité commence déjà à baisser. »

Jérémie Larrivoire, Play Bac Presse.

“Des progrès (timides) pour les femmes”

La condition des Indiennes s’améliore depuis quelques années. Mais beaucoup de progrès restent à faire.

« Save the daughter, teach the daughter » (« sauvez la fille, éduquez la fille »), « save the girl child » (« sauvez les petites filles »)… Depuis plusieurs années, gouvernement indien et associations multiplient les campagnes contre l’avortement sélectif et les inégalités envers les femmes. Cela commence à porter ses fruits.

Des résultats

« Ces campagnes disent aux Indiens : n’ayez pas peur d’avoir une fille. De fait, de plus en plus souvent, quand des filles naissent, elles peuvent aller à l’école plus longtemps qu’avant, suivre des études supérieures, décrocher un bon travail, etc., indique la chercheuse Kamala Marius. Les femmes font davantage entendre leur voix et ont plus de poids dans la famille. Quand elles arrivent à vivre, elles se battent ! » Mais toutes ne bénéficient pas de ces progrès. « L’écart reste énorme entre le nord du pays, plus touché, et le sud, où la condition féminine s’est améliorée ». Selon elle, l’éducation permet de changer les choses, « en rappelant qu’hommes et femmes sont égaux ».

L’emploi des femmes doit être favorisé. « Seules 24 % d’entre elles ont un emploi, contre 36 % en 2005-2006. En Chine ou au Brésil, elles sont plus de 60 % à travailler. » Enfin, « il faut faire en sorte que le système de la dot soit banni. Certaines familles refusent déjà de la verser ».

Jérémie Larrivoire, Play Bac Presse.

MOTS CLÉS

Amniocentèse

Prélèvement de liquide amniotique dans le ventre d’une femme enceinte, pour déceler des anomalies (trisomie…) du fœtus. Réalisée à partir de trois mois de grossesse, elle permet de connaître le sexe du bébé.

Dot

Ici, biens donnés par la famille de la mariée au couple (autrefois, des bijoux, des terres ; aujourd’hui, une voiture, une moto, un appartement…). En théorie, la dot est interdite par la loi indienne.

Polythéiste

Ayant plusieurs dieux.

Taux de fécondité

Nombre d’enfants par femme en âge de procréer (15-49 ans).

CHIFFRES CLÉS

18 % environ de la population mondiale vit en Inde (1,3 milliard d’habitants). C’est pour l’instant le 2e pays le plus peuplé, après la Chine (1,4 milliard d’habitants, soit 19 % de la population mondiale). Mais ce sera bientôt le plus peuplé !

15,6 millions d’avortements ont été réalisés en Inde en 2015, selon l’institut américain Guttmacher.

7 % par an environ. C’est le taux de croissance de l’économie indienne (production de biens et de services). Cette année, l’Inde va devenir la 5e puissance économique mondiale (en dollars), selon le Center for Economics and Business Research.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Qui sont les deux héros de l’indépendance indienne (1947) ?

=> Jawaharlal Nehru et Gandhi.