Afrique : « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie »

Le lumpen-radicalisme fonctionne par ailleurs par effacement de la mémoire des luttes du passé, ou leur fragmentation et utilisation à des fins de division. Tout doit en effet se passer comme si rien n’avait jamais eu lieu auparavant et comme si tout commençait maintenant. Quel que soit ce qu’ils ont accompli, tous ceux qui nous ont précédés nous auraient trahi. Nous serions, seuls, les dépositaires de la seule vérité jamais révélée auparavant. De façon plus décisive encore, le lumpen-radicalisme considère l’assassinat comme la manifestation eschatologique de tout changement politique digne de ce nom. Le héros ultime est un assassin ou, à défaut, un martyr. Il est le prototype de l’homme fort. Ce dernier doit être capable de donner la mort ou, à défaut, de se suicider, le suicide représentant une forme avancée du martyre.

Il s’agit donc d’une violence sans projet politique, que l’on a vu à l’œuvre lors des guerres en Sierra Leone et au Liberia, et auparavant en Ethiopie. Elle est à l’œuvre dans le couloir qui s’étend du Sahel et du Sahara à la mer Rouge. Sous sa forme prédatrice, elle est également à l’œuvre dans l’est de la République démocratique du Congo.

Sortir de la nasse

Tout remettre sur la table. Ouvrir mille chantiers, mille gisements de vie. Comprendre que la lutte se mène sur tous les fronts et que tout est question de coordination et de convergence. Réhabiliter la pensée et, avec elle, la capacité d’imaginer de nouvelles alternatives, y compris la capacité de rêver d’autre chose que de la mort, qu’elle soit subie ou donnée. Car si nous ne pensons pas clairement pour nous-mêmes, d’autres penseront à notre place.

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L’horizon est donc clair. Il s’agit de refonder le politique sur le principe de la non-violence. Pour y parvenir, nous devons nécessairement nous replonger dans la mémoire des luttes qui ont précédé la nôtre et y puiser des leçons d’avenir. Il faudra par ailleurs rééduquer le désir, parce que c’est le désir qui est le véhicule privilégié de toute oppression, le désir de sa propre perte, du suicide qui revêt les atours de la libération. Il faudra également réapprendre à faire corps, à faire communauté, là où tout appelle à la sécession et à la séparation. Il faudra surtout réapprendre à soigner les cerveaux, les nerfs et les corps abîmés par la tyrannie. Tel est aussi l’un des buts de l’éducation politique.

Le rôle des intellectuels n’est pas de participer à la lutte pour le pouvoir. Encore moins de chercher à l’exercer. Leur rôle est, précisément, de se dessaisir autant que possible de tout pouvoir, de renoncer à l’exercice de tout magistère. Il n’est pas d’interpeller qui que ce soit. Il est de se faire, pour une fois, les maîtres de l’ascèse. C’est à cette condition qu’ils pourront exercer la fonction de veille que leur assignait mon maître Jean-Marc Ela, la fonction réservée à ceux qui ne dorment point ; ou comme l’y invitait Frantz Fanon, des compagnons de route sur le chemin de sortie d’une longue nuit – en un mot, les serviteurs et témoins de ce qui vient.