Afrique : « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie »

C’est ainsi qu’opère la machine sociale et ces règles informelles sont connues de tous. Il faut passer par elles si l’on veut obtenir quoi que ce soit. La compétition pour les statuts sociaux vise, non pas à renverser ces dispositifs, mais à s’y insérer soi-même ou à disposer de relais à l’intérieur des réseaux qui les contrôlent. Il s’ensuit que la tyrannie est largement décentralisée, presque cellulaire. Chaque détenteur d’une parcelle aussi petite soit-elle d’autorité l’exerce à son profit et au profit de sa chaîne de protecteurs. Cette molécularisation segmentaire de la brutalité a fini par faire de la tyrannie un système largement ancré dans les pores de la société et dont la reproduction se fait presque mécaniquement, y compris en l’absence du tyran lui-même.

Le lumpen-radicalisme n’a pas pour projet de transformer radicalement la société. Il est une modalité de la lutte sociale et politique. Il vise la capture du système et son détournement au profit d’un aspirant à la tyrannie ou l’assimilation de ce dernier et de ses affidés au sein du système dans le but d’en tirer des profits pour soi-même et, éventuellement, pour les siens (la famille élargie, l’ethnie, le clan ou divers associés). L’Etat, dans un tel dispositif, n’est ni un bien public, encore moins commun. Il s’agit d’un bien anonyme dont s’accaparent ceux qui disposent soit de la force, soit des relais ou de réseaux de protection, au sein d’une société non point des égaux, mais une société qui fonctionne, pour l’essentiel, au racket et à la ponction.

Pour le reste, le lumpen-radicalisme se distingue par les traits suivants. Ses principaux clercs ont beau revendiquer, lorsque cela leur convient, le statut d’intellectuel, le lumpen-radicalisme se caractérise par ses penchants anti-intellectuels. Une opposition infranchissable est établie entre la faculté de penser et la faculté d’agir. L’activisme (y compris sous la forme d’agir sans penser) est identifié à de l’héroïsme. Au demeurant, le désir de héros prime sur toute capacité d’exercice des facultés critiques. D’où l’hostilité à l’égard des figures intellectuelles libres.

L’autre aspect du lumpen-radicalisme est la reconduction de la culture de la brutalité dans l’espace public et le désir d’assujettissement. Cette reconduction passe par la violence verbale typique des mouvements d’extrême droite, la colonisation des forums sur Internet, l’intimidation des opposants et critiques et l’absence de retenue dans le langage et les manières. Typique de cette démarche est par ailleurs la croyance selon laquelle le vainqueur a toujours raison et que dans toute lutte ou affrontement, peu importent les moyens, seul le résultat compte. A tout ceci s’ajoutent : une conception anti-égalitaire (un grand n’est pas un petit) ; un virilisme et hypermasculinisme exacerbés, d’où de constantes références aux organes génitaux masculins et le dénigrement des attributs supposés féminins, voire l’identification de toute femme à une prostituée.