Afrique : « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie »

Il y a d’abord le repli de plus en plus prononcé sur le local, la demande croissante d’autonomie, voire le désir de séparation, sous la forme soit de la sécession, soit du fédéralisme. Un modèle d’Etat jacobin remis en cause y compris là où il a été inventé apparaît de plus en plus comme un danger pour maintes communautés. Ces dernières cherchent à se rabattre sur de petites unités de base, dont elles espèrent qu’elles pourraient servir de contrepoint à la prédation rampante, et surtout de levier pour un développement autonome et équitable.

Lire aussi :   « Au Cameroun anglophone, la violence semble être la seule manière de se faire entendre »

Viennent ensuite les pratiques de défection notamment par la migration illégale, c’est-à-dire la prise de risques mortels.

L’événement sans doute le plus marquant est l’accoutumance aux atrocités et calamités, l’essoufflement des luttes populaires et la montée en puissance de ce qu’il faudrait appeler le lumpen-radicalisme, c’est-à-dire une forme de nihilisme qui passe pour du radicalisme. Le lumpen-radicalisme, dont la montée est favorisée par l’accès aux technologies digitales, opère par annexion des catégories et langages de l’émancipation et leur détournement dans des causes et des pratiques qui n’ont rien à voir avec la quête de la liberté et de l’égalité ou le projet général d’autonomie.

Certes, il faut se méfier et ne point stigmatiser les pratiques populaires du politique, ainsi que les formes de résistance des dominés et des subalternes, surtout lorsque cette résistance s’exprime dans des langages et des rituels longtemps désavoués par les dominants. Encore faut-il ne pas adopter l’attitude inverse, qui consiste à glorifier à tout vent les subalternes et à les parer de vertus qu’ils n’ont pas. Le lumpen-radicalisme se réfère aux idées et pratiques qui, loin de contribuer à l’émergence d’une sphère publique empreinte de civilité ou à l’approfondissement de la démocratie, relèvent plutôt de pratiques illibérales, souvent au service d’un entrepreneur politique paré, à l’occasion, d’attributs héroïques et providentiels.

Pour comprendre la montée en puissance du lumpen-radicalisme en Afrique, il faut revenir sur le type de sujet qu’aura fabriqué la tyrannie postcoloniale notamment au cours des vingt-cinq dernières années. Il s’agit, en général, de gens qui ne connaissent pas le monde, qui n’en ont d’expérience qu’indirecte, celle des apparences, sous le signe de la marchandise qui éblouit, et du désir quasi irrépressible qu’elle suscite. Il s’agit, d’autre part, d’une génération qui n’a jamais connu que la tyrannie et le patriarcat. Elle a été enrôlée dans des systèmes d’éducation qui n’éduquent personne et apprennent à tous à tricher.

La tyrannie lui a appris à parler une langue ordurière et dénuée de symboles, la langue de ces corps et de ces existences transformées en égouts. Elle a produit d’innombrables personnages fêlés, des centaines de milliers de vies ratées dont des entrepreneurs politiques peu scrupuleux se considèrent aujourd’hui, à leurs risques et périls, les porte-voix. Il s’agit de vies rongées désormais par un ressentiment sans bornes, la soif de vengeance, l’attrait ivre d’une fête, celle du carnage et de la violence imbécile a laquelle, croient-ils, nous appelle notre destin. Cette « génération perdue » estime que la seule chose qu’il nous reste à faire est de combattre le feu par le feu, l’ordure par l’ordure, la violence par plus de violence, en retournant le poison contre ceux qui l’ont fabriqué.

Lire aussi :   « Au Cameroun anglophone, la violence semble être la seule manière de se faire entendre »

Enfin, il s’agit d’une génération qui a été socialisée de telle manière que la brutalité ne lui apparaît guère comme quelque chose de répugnant. En effet, sous les régimes tyranniques de l’Afrique centrale en particulier, le culte de la brutalité passe par d’interminables petits rituels d’humiliation et petites rapines – la bordée d’injures et d’insultes déversées quotidiennement sur des gens dont on ignore tout, les bagarres de rue ou entre voisins, des châtiments corporels dans les écoles, vexations et brimades de toutes sortes, que ce soit par le gendarme, le chauffeur de taxi, le policier en faction ou le préposé au guichet, le viol des esprits, des corps et des nerfs par l’Etat et ses représentants. Ces rituels quotidiens s’accompagnent de toutes sortes de ponctions et subornations, exactions et prédations. L’ensemble forme le dispositif de la corruption, laquelle exige une utilisation foncièrement arbitraire de la loi, notamment à des fins d’enrichissement privé.