Afrique : « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie »

Gouvernés pour l’essentiel contre leur consentement, nombreux sont ceux qui ne croient plus en la démocratie. Certains, désormais, luttent contre le concept. D’autres contestent ce dernier par toutes sortes de moyens. La plupart rêvent d’un homme fort et providentiel, à qui ils pourraient déléguer toute responsabilité à l’égard de leur vie et de leur avenir. D’autres encore sont en quête de meneurs capables de tout détruire, convaincus que rien de ce qui renaîtra ne sera pire que ce qui existe dans le présent.

Si tel est effectivement le moment historique dans lequel nous nous trouvons, alors la question se pose de plus en plus de savoir pourquoi ces tyrannies durent autant. Comment se fait-il que la plupart des tentatives visant à les renverser se soldent par de retentissants échecs alors même que la demande de transformation radicale n’a jamais été aussi manifeste ? Admettons qu’il faille les renverser. Par quoi les remplacerait-on ? Comment penser ce changement et le mettre en pratique, et avec quelles forces sociales ? Ou faut-il puiser les énergies et les formes d’organisation et de leadership susceptibles de nourrir et d’animer l’entreprise du changement ?

Ayant longtemps fait l’objet d’un abandon quasi intégral de la part des penseurs et des mouvements sociaux, ces questions se posent désormais avec acuité. Plusieurs réponses y sont apportées, et elles varient en fonction des histoires spécifiques des Etats africains. Des dynamiques transcontinentales se font jour. Des convergences aussi. Ici et là, elles ont abouti à des résultats relativement significatifs. Dans certains pays, beaucoup s’efforcent de surmonter la peur qui aura tétanisé les esprits pendant plus d’un demi-siècle – celle des arrestations arbitraires, des détentions illimitées, des cris qui montent des chambres de torture, du bannissement dans les prisons du pays ou en exil. Ils cherchent, à tâtons, les voies de sortie de « la longue nuit ».

La question du changement historique se pose par ailleurs à un moment où la colère, la rage et l’impatience ne cessent de monter, et avec elles l’hystérie, le désespoir et la tentation de démission, voire de la fuite au loin. Bien que compréhensibles, ces affects empêchent de réfléchir froidement face à un monstre de plus en plus froid, cynique et déterminé, mais en même temps de plus en plus conscient de ses faiblesses, et donc hésitant.

Cette faiblesse de la pensée et l’illusion selon laquelle elle pourrait être compensée par davantage d’activisme constituent l’une des raisons les plus graves des impasses actuelles.

Quel est en effet le contexte ? Un cycle culturel arrive à sa fin, avec l’apparition sur la scène sociale des « générations perdues », les premières à avoir fait, sans médiation, l’expérience de la brutalité néolibérale en Afrique et des ravages qu’elle aura causés dans ces pays négativement exposés à tout changement brusque de conjoncture. La plupart ont été très mal éduquées, victimes d’une scolarisation à l’encan. Beaucoup sont soit en mauvaise santé chronique, soit sans travail, soit structurellement inemployables. Les frontières externes partout se resserrant, elles ne disposent plus des mêmes opportunités de migration dont bénéficièrent leurs aînés. Les églises ont fait le plein et peinent à servir de soupapes au trop-plein de rage, de colère et de ressentiment. Les nouvelles technologies leur ont fait découvrir un monde extérieur captivant, mais inatteignable faute de permis, de visas et autres autorisations. Les Etats africains ayant repris à leur compte les logiques territoriales héritées de la colonisation, les frontières internes sont bloquées. Ils sont pris en tenaille, coincés dans une nasse, captifs dans leur propre pays : ni mouvement, ni mobilité, et aucun changement significatif en perspective.

Nihilisme et radicalisme

De toutes les réponses au blocage des sociétés, trois doivent retenir particulièrement notre attention parce qu’elles participent de transformations culturelles et systémiques qui auront d’énormes répercussions sur le continent dans les années qui viennent.