Afrique : « Le lumpen-radicalisme et autres maladies de la tyrannie »

L’on n’est donc pas sorti de la crise de légitimité qu’accusaient maints régimes politiques africains avant la libéralisation relative des années 1990. Sur le plan philosophique et culturel, cette crise avait pour cause principale leur incapacité à débloquer le futur. L’absence de tout futur qui serait qualitativement différent du présent n’a guère été surmontée. A de rares exceptions près, la mécanique des élections est partout enrayée. Celles-ci font l’objet de trucages généralement cautionnés par les observateurs internationaux. Loin d’être des catalyseurs de changement, les cycles électoraux sont devenus synonymes de cycles sanglants. Les « démocraties a l’africaine » ont montré qu’elles pouvaient se conjuguer à presque tous les genres – restaurations autoritaires, successions de père en fils, pouvoirs à vie, voire changements à la tête de l’Etat impulsés par des mouvements armés ou par des forces étrangères appuyées par des mercenaires.

En réalité, plusieurs régimes autoritaires ont entrepris – et parfois réussi – leur mutation au début de ce siècle. S’appuyant sur la dérégulation et la privatisation d’économies autrefois régentées par l’Etat, ils ont su greffer leurs pouvoirs sur les réseaux de la finance et de l’extraction à l’échelle globale, qui leur confèrent une relative immunité. Ce faisant, ils ne sont plus comptables devant leurs sociétés.

Par contre, ils ont pu s’acheter de puissants appuis au sein de celles-ci. Mises ensemble, ces forces dont on ne saurait négliger les dimensions internationales défendent le statu quo. Elles sont les mieux organisées. Elles disposent de la force des armes, de l’argent, de solides réseaux locaux et internationaux. Elles édictent des lois qui leur sont favorables et disposent de tribunaux pour les appliquer ou, le cas échéant, pour les ignorer et les contourner. Ce bloc au pouvoir n’est pas dénué de contradictions internes. Avec les élites qui en ont pris la tête et ont « capturé » l’Etat, il est en partie le résultat de l’économie d’extraction lorsqu’elle se greffe aux circuits de la financiarisation.

Résistances sporadiques et informelles

Face à ce bloc mû par une véritable conscience de classe et déterminé à défendre ses intérêts jusqu’au bout, voire à changer de camp si les circonstances l’imposent et pourvu que le système reste en place, la société ne parvient guère à faire corps. Encore moins à faire mouvement. La multiplication des organisations non gouvernementales, la prolifération des pasteurs et de leurs églises, la libéralisation des médias, l’accès aux nouvelles technologies n’ont guère permis l’émergence de véritables contre-élites et contre-pouvoirs. En dépit de résistances sporadiques et informelles, les sociétés ont montré qu’elles pouvaient presque tout encaisser – les guerres sanglantes, les épidémies et calamités les plus horribles, les désastres écologiques et leurs cortèges de famines et de sécheresses, des niveaux vertigineux de brutalité sociale et d’inégalités économiques, voire des massacres et au moins un grand génocide.

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Au fond, comme à l’époque coloniale, de nombreux Africains n’ont pas seulement l’impression d’être privés de futur et par conséquent de n’avoir rien à perdre. Très peu d’Africains sont libres de choisir leurs dirigeants ou de se débarrasser, par des moyens pacifiques, de ceux dont ils ne veulent plus.