Programme J’accueille: quand des femmes accueillent des femmes réfugiées

Le cliché est tenace : pour illustrer les question de migration, les médias choisissent très souvent des hommes jeunes et seuls. Pourtant, les femmes représentent 40% des personnes réfugiées, soit près de 125 000 personnes. En miroir, des milliers de citoyennes proposent de leur ouvrir leur porte pendant quelques mois. J’accueille vous propose l’interview d’une colocation féminine atypique qui crée des émules.

article publié sur le site jaccueille.fr 

L’équipe « J’accueille » : Bonjour à toutes les trois, pouvez-vous vous présenter ?

Soazig : Je m’appelle Soazig. J’ai 52 ans. J’ai 3 filles de 22, 19 et 19 ans, et un adorable chat, Spritz, qui est la Reine de la maison ! Nous vivons à Paris, dans le 11ème arrondissement, en géographie variable. Ça va, ça vient, ça bouge dans tous les sens et tout le temps. Je vis la moitié de la semaine à Paris, le reste à Grenoble, où vit mon compagnon.
Anna : Je m’appelle Anna. Je suis la fille de 22 ans.
Yollande : Je m’appelle Yollande. De nationalité congolaise, je vis en France depuis 2018 et j’ai obtenu le statut de réfugiée en juin 2020. Je viens de commencer à travailler.

Depuis combien de temps vivez-vous ensemble ?
S. : Nous vivons ensemble depuis 3 mois et demi. Nous nous sommes mis d’accord pour accueillir Yollande chez nous jusqu’à fin août 2021.

Yollande, où viviez-vous avant de participer au programme ?
Y. : Dès mon arrivée en France, j’ai été accueillie par les membres de la communauté congolaise. Le Samu Social des Hauts de Seine m’hébergeait quand il y avait de la place. Sinon, je devais rejoindre le bus du Samu Social à la Porte de la Villette ou de Champerret pour être conduite dans un endroit où passer la nuit. Parfois je ne trouvais pas de place… Ce mode de vie était très éprouvant, difficile. Un jour, j’ai fait un malaise dans les locaux de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) et je me suis retrouvée dans le coma. J’ai dû subir une intervention chirurgicale et c’est à la sortie de l’hôpital que cette institution m’a accordé une place dans un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile dans les Yvelines.

Pourquoi avez-vous souhaité participer au programme ? Comment s’est passée votre première rencontre ?
S. : A l’origine, l’idée vient de ma fille aînée Anna. Rosa, une de mes filles, partait pour une année à l’étranger. Nous nous retrouvions donc avec une chambre libre. Anna et moi avons alors décidé de nous porter candidates pour héberger une personne réfugiée. Anna a contacté J’accueille et nous avons lancé les démarches.
A. : J’ai entendu parler de J’accueille et de SINGA via des amis qui ont accueilli. J’avais déjà été à plusieurs ateliers (cuisine, yoga, blabla…) organisés par SINGA à Montpellier.
Y. : De mon côté, c’est une autre association, Each One, qui m’a orientée vers J’accueille. J’ai rencontré Faïza, l’animatrice du programme J’accueille en Île-de-France, qui m’a expliqué le principe du programme. J’ai tout de suite été intéressée. Un accueil chez les particuliers, dont le but est de mélanger les cultures : j’étais partante. Je voulais connaître une culture qui n’était pas la mienne, mais je n’avais pas les moyens de le faire par moi même. J’accueille a été le pont qui a rendu cela possible. L’accueil est une solution vraiment intéressante pour un premier temps, avant de pouvoir chercher un hébergement de long terme.
S. : Nous avons eu un premier appel en visio avec l’équipe de J’accueille, au cours duquel j’ai pu exprimer mes souhaits et mes limites. Pour cette première expérience, j’ai pensé que ce serait plus facile d’accueillir une femme, dans la mesure où nous sommes la majeure partie du temps 3 femmes à la maison. Suite à ce premier échange, j’en ai parlé autour de moi. Une amie m’a orientée vers une de ses amies qui a accueilli un jeune homme pendant 9 mois (également via SINGA). Nous avons échangé pendant une heure sur les aspects opérationnels de la cohabitation. Tout cela m’a confortée dans la démarche.
Y. : La rencontre avec Soazig a été reportée plusieurs fois pour diverses raisons. Finalement, nous nous sommes vues en bas de chez elle et on a pris un verre. Moi, j’ai pris de l’eau et elle, elle a pris un café. On a discuté et elle m’a expliqué comment elle voyait la cohabitation. Comme je devais quitter le centre où j’étais hébergée, je me suis dit que j’allais saisir cette opportunité que m’offrait Soazig et le programme J’accueille.
S. : Nous nous sommes rencontrées deux fois avec Yollande : une fois dans un café puis une seconde fois à l’appartement. Quelques semaines plus tard, nous sommes allées chercher Yollande dans sa résidence et elle a emménagé chez nous.

Combien de temps avez-vous pris pour vous sentir à l’aise l’une avec l’autre ?
S. : La cohabitation s’est organisée de manière très naturelle. La charte de cohabitation est un super outil pour balayer ensemble tous les aspects de la vie quotidienne. Cela nous a permis d’échanger de manière transparente sur ce que nous souhaitions partager et sur les limites de nos sphères privées respectives.
Y. : Je me suis tout de suite sentie à l’aise. Je vis dans la famille de Soazig comme si c’était ma famille biologique. Dès notre première rencontre avec Soazig, j’ai senti qu’elle avait le cœur d’une mère et beaucoup d’amour à donner. Sans parler d’Anna, sa fille aînée. Les mots me manquent pour les remercier. C’est grâce à leur démarche que je suis ici.. Leur façon d’être m’impressionne. Cette famille m’a redonné une joie que j’avais perdue en vivant au sein de ma communauté.

Nous avons cru comprendre que vous aviez des emplois du temps chargés., Avez-vous le temps de partager des moments ensemble ?
S. : Je suis en télétravail depuis plusieurs mois, donc souvent à la maison. Yollande a trouvé un travail récemment, en horaires décalés, donc nous nous croisons le matin, le temps d’un café.
Nous avons tout de suite acté le fait de prendre un repas par semaine ensemble, pas plus, pas moins. Et d’échanger de manière très informelle sur tous les sujets.
A. : Nous essayons de partager des repas et des moments ensemble, pour discuter et même pour pratiquer des langues étrangères (anglais, lingala…).

Est-ce qu’il y a des choses dans les habitudes de l’autre qui vous ont surprises, étonnées, amusées ?
S. : Deux choses me viennent à l’esprit. D’abord, le fait que nous ne mangeons pas du tout la même chose et que nos horaires de repas sont très décalés. Du coup, zéro embouteillage dans la cuisine ! Et puis, la simplicité et la facilité avec laquelle tout le monde s’est adapté à la situation : c’est presque comme si nous avions toujours vécu ainsi.
A. : Je tiens à te remercier Yollande. Tu t’occupes très bien de Spritz alors qu’avoir un chat dans ta maison, au début, c’était pas ton truc !
Racontez-nous un des meilleurs moments que vous ayez passés ensemble ?
S. : Un joli souvenir est la soirée de Noël que nous avons passée dans ma famille en Bretagne. Yollande y était comme un poisson dans l’eau.
A. : Durant les premières semaines de cohabitation, Yollande a appris que j’aimais manger des spécialités ivoiriennes ou congolaises (attiéké, bananes plantain). Elle m’a donc emmené dans ses épiceries et primeurs favoris de Paris qui vendent des produits importés du Congo. Nous racontions aux vendeurs surpris que nous étions sœurs.
Y. : Le réveillon de Noël chez le frère de Soazig est aussi un superbe souvenir pour moi. Sinon, j’adore quand Soazig fait des crêpes, surtout les sucrées. Elle les fait tellement bien, très croustillantes !

Que vous apporte la cohabitation ?

S. : La cohabitation nous apporte beaucoup. Nous échangeons sur l’actualité en France et en RDC. Nous cuisinons ensemble. Nous nous sentons utiles sans que cela ne nous demande d’effort particulier, et nous apprenons beaucoup sur le parcours et la situation des demandeurs d’asiles et réfugié.es.
Y. : Dans la vie, c’est vraiment rare qu’un ou une inconnue t’héberge sans contrainte. Cette confiance dont Soazig fait preuve n’est pas donnée à tout le monde. Comme j’habite en France, je veux absolument adopter le mode de vie de français. J’apprends beaucoup en vivant avec Soazig. Merci à J’accueille, bravo à vous pour cette initiative. Continuez d’avancer et de développer des idées, c’est très utile.
A. : J’ai la chance de beaucoup voyager et d’échanger avec des personnes venues des quatre coins du monde. Pour moi, une   voyageuse, une passante, une réfugiée ou une colocataire, c’est toujours une personne qui a des idées, une culture, des histoires, des blagues et pleins d’autres choses que l’on peut sûrement partager ensemble.

Yollande, quels sont vos rêves ?
Y. : J’aimerais continuer mes études et/ou faire une alternance dans le domaine que je connais (la banque). Je suis pour l’instant dans l’attente de la validation de mon diplôme. Une fois que ce sera fait, j’aimerais trouver un emploi adapté à mon état de santé, puisque la chirurgie que j’ai vécue m’a un peu affaiblie… Et pourquoi pas faire venir ma petite famille en France !

Que diriez-vous à une personne qui hésite à ouvrir sa porte ?
S. : Ouvrir sa porte, c’est très simple. Dès lors que l’on décide de s’engager dans la démarche. L’accompagnement de J’accueille et les étapes du process de matching défini par l’association sont précieuses. Elles permettent de valider sans précipitation chaque étape de l’engagement de part et d’autre.
A. : Je trouve regrettable que de nombreux logements ou « chambres d’amis » soient vides dans Paris alors que des gens dorment dehors ou dans des foyers précaires, très excentrés des bassins d’emplois et des lieux où se réalisent les démarches administratives très lourdes que doivent réaliser les personnes réfugiées… Alors quand une chambre se libère chez soi et qu’une association existe près de chez vous pour vous accompagner, c’est l’occasion d’y héberger une future amie !