À l’approche de notre colloque Défendre l’État de Droit : Regards croisés Franco-Allemand sur les étrangers et les femmes en prison, nous inaugurons une série dédiée à la réalité des femmes en prison. Un premier état des lieux pour ouvrir le débat.
Les femmes incarcérées représentent une population particulièrement vulnérable. Elles sont souvent issues de milieux défavorisés. Constat nuancé par la sociologue et anthropologue Natacha Chetcuti-Osorovitz (1) pour qui, « même si les classes populaires et les étrangères au statut précaire sont très représentées », les détenues « viennent de classes sociales relativement diversifiées ».
Leur parcours
Elles ont entre 25 et 70 ans. Les femmes détenues sont en moyenne âgées de 37, 38 ans (2). Un âge supérieur à celui des hommes, ce qui n’est pas sans incidence sur leur réinsertion, notamment au regard du niveau peu élevé d’instruction et de qualification professionnelle de beaucoup d’entre elles. Selon des chiffres communiqués par Direction de l’administration pénitentiaire, au 1er janvier 2019 (3), près de 30 % des femmes détenues étaient étrangères, contre 23% chez les hommes, et au moins 13 % d’entre elles étaient illettrées ou n’avaient pas dépassé le niveau primaire, contre 10% des hommes.
Le volet « Population carcérale sortante féminine » de l’étude SPCS (4), étude transversale menée du 28 avril 2021 au 15 septembre 2022 dans les quatre établissements des Hauts-de-France accueillant des femmes : Bapaume, Beauvais, Sequedin et Valenciennes, étudie les parcours de vie d’un échantillon de détenues majoritairement constitué de personnes célibataires (86,3 %). Cette étude apporte les renseignements suivants sur le profil de ces détenues :
– la moyenne d’âge des participantes est de 37,3 ± 9,5 ans et 92,4 % des répondantes sont de nationalité française ;
– la majorité de l’échantillon (84,0 %) a au moins un enfant ;
– environ un cinquième (22,1 %) des personnes interrogées n’a aucun diplôme et plus de la moitié dispose d’un diplôme inférieur au baccalauréat (58,8 %) ;
– au moment de l’incarcération, 37,4 % des personnes incluses vivent seules. Plus que la moitié habitent dans un logement personnel (59,5 %), 11,5 % sont sans domicile fixe et 3,1 % sont hébergées en institution ;
– un pourcentage important des participantes sont éloignées de l’emploi au moment de l’incarcération : 32,8 % sont au chômage, dont 83,7 % depuis plus d’un an, et 21,4 % n’ont jamais occupé d’emploi. Celles qui ont travaillé ont occupé un poste à durée déterminée (32,8 %), un emploi à durée indéterminée ou de titulaire de la fonction publique (19,8 %), ou en intérim (15,3 %). Une proportion importante des répondantes sont bénéficiaires du revenu de solidarité active (48,1 %) et de l’allocation adulte handicapés (16,8 %).
– Environ un tiers des répondantes (37,4 %) a connu une assistance éducative ou un placement au cours de l’enfance et près d’un cinquième (19,8 %) a été soumis à une mesure pénale avant la majorité.

Pour une psychologue en maison d’arrêt pour femmes (5) « La vie des femmes détenues a très souvent été chaotique, émaillée de ruptures, de sévices, de violences… […] elles ont toutes été – à un moment donné de leur parcours – des victimes ». Ce constat est corroboré par l’enquête nationale Les violences envers les femmes en France, dite enquête ENVEFF (6), qui dévoile que le taux de femmes détenues ayant subi des violences conjugales est proche des 100 % (contre 9 % en population générale). Pour la sociologue Myriam Joël (7), la violence vécue par ces femmes revêt plusieurs formes : « Insultes, brimades, humiliations, restrictions vestimentaires, séquestration, isolement, interdiction de rentrer en contact avec d’autres hommes ou encore harcèlement pour faire cesser l’activité professionnelle ». Pour beaucoup d’entre elles, ces violences ont débuté dès l’enfance. Elles ont souvent été très marquées par des bouleversements dans leur milieu d’origine (8) : décès, séparations, divorces, placements ou situations d’alcoolisme, agression ou situation d’exploitation sexuelle. Beaucoup ont des antécédents psychiatriques ou sont très désocialisées au moment de leur entrée en détention.
Les quatre grandes catégories de détenues

Ainsi, Natacha Chetcuti-Osorovitz, qui a déterminé quatre grandes catégories de détenues qu’elle analyse au travers des parcours de vie de ces femmes mais aussi à l’aide de leurs façons de vivre leur peine, souligne que « la question des violences liées au genre transcende cette typologie (9)« .
Selon cette sociologue, pour la première catégorie de femmes incarcérées, « la prison est vécue comme un lieu et un moment pour soi ». Elles vont, la plupart du temps, s’accommoder des attentes de l’administration pénitentiaire.
Concernant la seconde catégorie de détenues, condamnées à de très longues peines, le sentiment qui domine est celui d’avoir été « mal jugées ».
Pour la troisième catégorie, Natacha Chetcuti-Osorovitz estime que l’on peut parler d’une « professionnalisation » de la peine et reprend les termes que Gilles Chantraine utilise pour les hommes. « Professionnalisation délinquante (10)« , soit le passage d’une délinquance de rue à une délinquance plus rentable et mieux organisée, prend la forme narrative d’une reprise en main de son existence]. On trouve dans cette catégorie les femmes impliquées dans le transport international de stupéfiants, les « mules », mais aussi les femmes qui s’auto-désignent comme « Roms ».
Quant à la dernière catégorie, la sociologue l’estime très spécifique puisqu’il s’agit des indépendantistes basques se revendiquant « prisonnières politiques », statut auquel l’État substitue celui de « terroristes ».
Un contrôle social, trois parcours de déviance féminine

Coline Cardi (11) aborde le contrôle social auquel sont soumis les femmes allant au-delà de la seule réaction pénale. Selon cette sociologue, « les femmes sont jugées déviantes au regard d’autres normes, en deçà de la norme légale et en amont ou à côté de la sphère pénale. » Le contrôle social réservé aux femmes se situant aux marges du pénal, elle considère la prison comme le dernier maillon d’une chaîne incluant toute une série de dispositifs qui impartissent de manière différentielle la déviance des hommes et des femmes.
Cependant si la justice pénale traite différemment les hommes et les femmes, « toutes les femmes déviantes ne sont pas soumises aux mêmes pouvoirs de normalisation. Ces différences peuvent notamment se lire à travers les carrières déviantes des femmes incarcérées et permettent de saisir le lien entre prison, ordre social et ordre sexué. » Ce lien est révélé grâce aux données telles que l’âge, les origines sociales et ethniques, paramètres permettant également de dégager et d’expliquer trois parcours de déviance féminine. « En fonction de leurs caractéristiques sociales, les femmes rencontrées n’ont pas toutes connu le même parcours et n’ont pas toutes été confrontées aux mêmes dispositifs de contrôle. »
La cliente « déviante »
Parmi les femmes contactées en détention, un premier groupe a pu être distingué : la « cliente déviante ». Les femmes ainsi catégorisées sont désaffiliées et marginalisées, sorties des dispositifs institutionnels d’intégration sociale représentés par l’école, le travail, la famille et les institutions d’assistance sociale. Pour Coline Cardi, elles constituent le « noyau dur de la clientèle pénale traditionnelle (masculine) et des populations féminines les plus pauvres (« mauvaises mères », femmes célibataires et sans enfant, prostituées, vagabondes). »
La criminelle « conforme »
Le second type de profil, constate Coline Cardi, diffère nettement du premier, car contrairement aux détenues décrites précédemment, ces femmes ne sont pas désaffiliées et plutôt bien intégrées. Cependant cette intégration « est bien souvent synonyme d’une certaine pauvreté, sinon matérielle, du moins culturelle – une sortie précoce du système scolaire – et repose sur une conformité aux normes de genre. « Primaires », ces femmes sont incarcérées pour des délits considérés comme « graves » et une durée relativement longue ». C’est en raison de ces trois caractéristiques que la sociologue a intitulé ce parcours : « criminelle conforme ».
La « hors cadre/hors genre »
Enfin, la sociologue repère un troisième parcours type, exceptionnel au sein de la population carcérale féminine. Souvent très médiatisée, les affaires de ces détenues, engagées, entre autres, dans un combat politique ou dans un militantisme confessionnel, font l’objet d’une forte attention et, tout en prenant soin de respecter leur anonymat, Coline Cardi décrit ces femmes comme se distinguant « très fortement des autres […] au regard de leur parcours social et de leur rapport au genre. Leurs caractéristiques sociales – très fort capital culturel et/ou haut niveau d’intégration professionnelle – les distancient fortement de la clientèle pénale. » Issues des classes moyennes et supérieures, elles n’entrent dans aucune des « cases » évoquées dans les profils précédents, c’est pourquoi elles sont désignées comme « hors cadre » et « hors genre ».
Réservez votre billet ici pour notre futur colloque Défendre l’État de Droit : Regards croisés Franco-Allemand sur les étrangers et les femmes en prison, le 27 novembre, à l’Auditorium, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, Paris 75018.
Pour aller plus loin
Consultez les autres articles de notre dossier « Les femmes face aux politiques pénales »
Femmes et prison : une histoire longtemps effacée
Nos sources :
(1). https://oip.org/analyse/des-femmes-et-des-peines/
(2) https://rominger-avocats-paris.fr/les-maisons-darret-pour-femmes-en-france/
(3) https://oip.org/analyse/femmes-detenues-les-oubliees/
(4) https://www.f2rsmpsy.fr/fichs/30838.pdf
(5) https://oip.org/analyse/femmes-detenues-les-oubliees/
(6) https://data.ined.fr/index.php/catalog/57
(7) https://oip.org/analyse/femmes-detenues-les-oubliees/
(8) https://www.lesutopiques.org/femmes-et-prison/
(9) https://oip.org/analyse/des-femmes-et-des-peines/
(10) https://www.cesdip.fr/106-trajectoires-denfermement-recits-de-vie-au-quartier-mineur/
(11) https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2007-1-page-3


