Une série dédiée à la réalité des femmes en prison. Un premier état des lieux pour ouvrir le débat. En partenariat avec Humanit’elles.
Les trois processus de cette invisibilisation
La non-distinction des femmes parmi les détenu.e.s :
Ce principe associée à celui de l’égalité formelle entre femmes et hommes détenus, mène à la négation des différences : les femmes se noient dans la masse. Corinne Rostaing souligne que dans la LOI n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire, modifiée depuis, le terme « femme » n’est cité que dans deux articles concernant leur traitement médical. Cela ne signifie en rien l’absence de traitement différencié entre les hommes et les femmes, en ce qui concerne notamment les enfants et le personnel (les surveillantes). Ces disparités ont de véritables conséquences sur le vécu des détenu.e.s.
La légitimité androcentrée des recherches sur les détenus :
Les hommes étant majoritaires en prison, leur expérience fait autorité au détriment de celle des femmes incarcérées qui, jugées comme à part, sont négligées voire oubliées des recherches sur les prisons.
La valorisation de la différence : les détenues, des cas à part :
Si la valorisation de la différence aide à appréhender le traitement différencié des femmes, elle contribue à faire de celles-ci des sujets particuliers et à les marginaliser du cas général. Nous passons de l’androcentrisme au gynocentrisme. En effet, les études sur les détenues se transforment en recherches sur les femmes et n’ont pas le statut de recherches sur l’univers carcéral.
Focus comparatif entre l’état des recherches en France et celui des études aux États-Unis et au Canada

En France, des travaux peu nombreux sur les femmes :
Doit-on se contenter de souligner le faible pourcentage des femmes en détention pour expliquer leur piètre présence dans les enquêtes et publications de sciences sociales ? Force est de constater que non seulement, la plupart des études sur les prisons utilisent le masculin neutre et parlent donc des « détenus » et concernent majoritairement les hommes.
Ainsi Corinne Rostaing dans un article daté de 2017 note que si leprise par l’INSEE en 1999 ayant pour objet L’histoire familiale des hommes détenus. Quid des femmes s’inquiète-t-on lors d’une réunion ? Des membres de l’administration pénitentiaire font part de leurs craintes relatives aux émotions trop fortes que pourraient déclencher les questions posées aux détenues sur leurs enfants dont elles sont séparées et ajoutent qu’une telle enquête serait passible d’entraîner des problèmes d’ordre en détention…
« L’occultation de la dimension sexuée du système de répression pénale fait […] apparaître une sociologie de la déviance pénalo-centrée et une acception restrictive du concept de contrôle social, limitée à la réaction pénale. » note Coline Cardi.
En 1940, Donald Clemmer consacre un ouvrage au quotidien de 2300 détenus ordinaires, les hommes incarcérés à la prison de Menard dans l’Illinois. Il faudra attendre une vingtaine d’années pour que paraissent les premiers travaux sur les prisons de femmes. Et même si les ouvrages pionniers de Ward et Kassebaum (1965), de Giallombardo (1966) ou d’Heffernan (1972) sur le sujet ne possèdent pas non plus un angle comparatif, ils abordent néanmoins le traitement différencié des détenues, la prédominance de la discipline pour moraliser les délinquantes et le poids de l’homosexualité. Les travaux de Michelle Perrot « Les femmes ou les silences de l’histoire » et les articles comme celui de Scott portant sur le genre « Une catégorie utile d’analyse historique » ont permis la multiplication des recherches sur les femmes. Et si l’histoire est au rendez-vous, ce n’est guère le cas de la sociologie, du moins française, dont on ne peut être frappé que « par le silence quant au sexe des individus surveillés et contrôlés », pour reprendre les mots de Coline Cardi. « Le présupposé universaliste du droit pénal a été remis en question par des analyses en termes de classes sociales et de race, mais il apparaît, en France, particulièrement rebelle à toute analyse sexuée. » précise-t-elle.
De nombreuses études aux États-Unis et au Canada :
Et ce, contrairement aux recherches féministes américaines et canadiennes qui, dès les années 1970, ont mis en cause le silence de la sociologie pénale envers les femmes et ont entrepris de dénicher les préjugés sexistes présents en criminologie. « La principale contribution des analyses sur la criminalité des femmes a été de mettre en cause le caractère partiel et partial de la discipline. »
Les féministes ont mis en avant la distinction sexe/genre et ont pris comme angle d’analyse du comportement des femmes leur situation sociale, politique et économique. Les études rentrent dans le contexte plus général de l’oppression que supportent, dans nos sociétés, les femmes dans leur ensemble. Cependant, ces productions féministes ont veillé à éviter l’écueil de la réification des rapports sociaux de sexe en démontrant que les hommes et les femmes ne se laissaient pas aisément enfermer dans ces catégories dichotomiques. En outre, ces analyses expliquent la criminalisation des femmes en s’appuyant sur leur oppression comme groupe dans le contexte global d’une société capitaliste et/ou patriarcale. Par ailleurs, elles ne se bornent pas à la seule branche pénale puisqu’elles déploient leur regard du côté de l’État et de ses appareils de contrôle.
Les chercheuses américaines et canadiennes ont particulièrement démontré que le système pénal n’est qu’un moyen de contrôle des femmes parmi d’autres, faisant ressortir les ressemblances et complémentarités de ces différents espaces. « Les femmes seraient ainsi surcontrôlées au quotidien notamment à partir de la sphère familiale. Sur ce point encore, on ne peut que souligner le silence de la recherche française. », constate Coline Cardi.
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En savoir plus :
Sources :
L’invisibilisation des femmes dans les recherches sur la prison
Corinne Rostaing
Les Cahiers de Framespa : e-Storia, 2018, 25
Au-delà du silence : les productions féministes sur le « criminalité » et criminalisation des femmes [note bibliographique]
Colette Parent
Déviance et société, n° 16-3, 1992, pp. 297-328
L’histoire familiale des hommes détenus
Francine Cassan et Laurent Toulemon, division des Enquêtes et études démographiques, Insee ; Annie Kensey, direction de l’Administration pénitentiaire, ministère de la Justice
INSEE, n° 706, avril 2000





