Vaccins, nucléaire… “Quand on croit au complot, tout vient le justifier”

Comment le complotisme prend-il pour objet le domaine scientifique ?

Les théories du complot sont très anciennes mais ne sont à l’origine pas liées aux sciences. Le premier texte évoquant un complot fictif date de 1614 et cible les Jésuites en Pologne. Suivra, au XVIIIe siècle, la théorie selon laquelle la Révolution française est le fruit d’une conspiration antichrétienne. Le complotisme a ainsi d’abord eu une dimension politique et religieuse. C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale qu’il croise le monde scientifique.

Bien sûr, les religions se sont historiquement opposées aux théories scientifiques, mais il s’agit alors d’une opposition de croyances et pas de complotisme – c’est-à-dire la construction active d’un récit autour d’une thèse dite secrète et en réalité falsifiée. Dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, les expérimentations de Josef Mengele, le médecin nazi d’Auschwitz, mais aussi l’élaboration de l’arme atomique, vont faire naître des récits complotistes visant les scientifiques.

Plus tard, naît la théorie du complot selon laquelle le sida a été développé en laboratoire par des chercheurs juifs aux Etats-Unis pour éradiquer tantôt les homosexuels, tantôt les Noirs. Puis les différentes spéculations conspirationnistes autour de la conquête spatiale et de l’exploration de la Lune, qui serait, selon certains, une reconstitution hollywoodienne filmée dans un studio.

“Les catastrophes de Bhopal ou de Tchernobyl ont nourri l’imaginaire complotiste”

Les scandales sanitaires et environnementaux, dérivés de certaines avancées scientifiques, n’ont-ils pas aussi contribué à dégrader la relation des citoyens avec les sciences ?

Après avoir été accusés de servir la guerre ou le pouvoir en place, les scientifiques vont effectivement être accusés d’être à la botte du marché et des grands groupes industriels. Cela devient un deuxième axe de critique à partir des années 60 et la médiatisation des scandales sanitaires.

En 1961, le thalidomide, un médicament antinauséeux utilisé par les femmes enceintes, est retiré de la vente parce qu’il provoque des malformations chez le fœtus. L’attitude du fabricant, qui a longtemps nié ces effets, commence à jeter le discrédit sur les laboratoires pharmaceutiques. Puis dans les années 80, les catastrophes de Bhopal, de Tchernobyl ou de Minamata vont accroître la défiance envers la science, et nourrir l’imaginaire complotiste.

Les citoyens ne sont-ils pas simplement plus prudents face aux innovations technologiques dont on ne connaît pas toujours l’impact à long terme ?

Ces scandales ont eu pour effet de développer l’esprit critique des citoyens. Cela devient un problème lorsque la méfiance vire à l’hostilité : la prudence qui aboutit à la non-vaccination d’enfants par leurs parents devient alors un risque. En Afrique du Sud, dans les années 90, la rumeur selon laquelle le sida est une invention des Blancs pour décimer les Noirs prend de telles proportions qu’elles se transforme en théorie du complot, avec des effets désastreux sur la population. L’espérance de vie dans le pays passe de 62 ans en 1992 à 54 ans en 2001.