Pierre Henry, porte-voix emblématique et controversé des migrants

Depuis un quart de siècle, il s’était érigé en porte-voix incontournable de la défense des migrants: en quittant l’association France Terre d’Asile, Pierre Henry assume un mandat “profondément politique” mené sur une “ligne de crête”, face et avec l’Etat. Quitte à diviser dans l’univers militant.

article par l’AFP publiés sur le site lepoint.fr, le 06 09 2020 

Lorsqu’il reçoit l’AFP au milieu de ses cartons de départ, le désormais ex-directeur général de l’organisation, parti lundi, a décroché le portrait de Don Quichotte qui trônait dans son bureau. Oeuvrer pour l’accueil des migrants et réfugiés, “c’est un peu partir à l’assaut des moulins”, sourit le sexagénaire aux yeux bleus.

L’homme parle d’expérience: depuis 1997 et son arrivée aux commandes de “FTDA”, à la fois association de défense des exilés et opérateur de l’Etat notamment dans l’hébergement, il a vu les gouvernements successifs “courir après l’urgence, sans anticiper les questions migratoires”.

“Nous devons accueillir en dignité, et ça ne veut pas pour autant dire être ouvert aux quatre vents. Tout le monde n’a pas vocation à rester”, résume celui qui a transformé en 24 ans une petite structure de 40 salariés en mastodonte. Financée quasi-intégralement par l’Etat, elle emploie aujourd’hui 1.100 personnes qui prennent quotidiennement en charge 10.000 exilés.

Autrefois engagé au Parti socialiste, ce tenant d’une ligne “modérée” sur l’immigration revendique une démarche “profondément politique”.

Fervent défenseur du droit d’asile, il insiste sur la responsabilité des Européens, au moment où l’UE cale pour définir une politique commune d’asile, cinq ans après la crise migratoire de 2015.

“Puisqu’il est impensable d’agir à 27, alors il faut que les huit pays qui représentent 80 % des flux migratoires en Europe s’accordent pour avancer ensemble”, plaide Pierre Henry.

La France, elle, traverse plutôt une “crise de l’accueil“, juge-t-il. La faute à un dispositif “inadapté”, duquel il prône une vaste réforme.

“La situation est terrible” s’indigne celui qui a soutenu Emmanuel Macron en 2017, avant d’être “déçu” et de s’engager dans l’aventure des municipales à Paris avec Cédric Villani.

“Roublard”
Ces dernières années, il a assisté impuissant au cycle inexorable de la reformation des campements: de quoi “entretenir le sentiment d’impuissance de l’Etat et nourrir le vote extrême”.

Mâchoire carré, carrure imposante et tutoiement facile, il n’était pas rare de voir ce communiquant à la “liberté de parole” revendiquée fustiger, lors de démantèlements de camps, la politique de l’Etat avec lequel il travaillait main dans la main.

“Je ne peux pas lui donner tort”, admet un haut fonctionnaire, spécialiste du sujet, qui reconnaît un dispositif d’hébergement pour demandeurs d’asile “sous-dimensionné”, malgré son doublement en cinq ans pour atteindre 100.000 places.

M. Henry a “une connaissance très fine du système d’asile. Il a beaucoup travaillé avec l’administration sans jamais perdre son regard de militant”, loue ce responsable.

Parmi les associations plus militantes, en revanche, le personnage et la posture divisent.

Pour beaucoup, l’homme de 65 ans a fait de France Terre d’Asile un “bras armé de l’Etat, qui applique sa politique de non-accueil”, estime Yann Manzi, cofondateur d’Utopia56. “Pierre Henry a beau gueuler, ça ne l’empêche pas de remettre des mineurs à la rue”, illustre-t-il, en référence aux évaluations de l’âge longtemps assurées par l’association à Paris et qui déterminent si les jeunes migrants relèvent ou non de la protection de l’enfance.

“C’est un roublard”, abonde Gérard Sadik, responsable asile à la Cimade et ennemi revendiqué depuis 25 ans. “Devant les médias, il tient un discours de gauche (…), mais derrière il n’y a pas d’actes”, pense-t-il, dénonçant notamment son absence régulière des actions contre l’Etat.

“Sur le long terme, je pense qu’il en a fait plus que tous ceux qui le critiquent aujourd’hui”, le défend l’adjointe à la mairie de Paris, Dominique Versini, qui côtoie cet “humaniste au fort caractère” depuis qu’elle a cofondé le Samu social dans les années 1990.

L’intéressé, lui, assume tout. “L’asile, c’est plus d’un milliard et demi d’euros par an. Sans ces fonds publics, il n’y aurait plus personne”, balaye le pragmatique, dont l’enfance solitaire en pension a nourri l’engagement auprès des plus démunis.

Un combat qu’il entend poursuivre en présidant désormais l’association France Fraternités, tournée notamment vers les jeunes des quartiers populaires.

Même, promet-il, sans sa casquette FTDA, où Delphine Rouilleault lui succède, Pierre Henry continuera de se faire entendre: “Avec plus de liberté encore”.