Livre : « Marianne face aux faussaires », ou le risque que la France se trahisse elle-même

Dans son dernier livre, « Marianne face aux faussaires », l’écrivaine franco-sénégalaise Fatou Diome défend avec sa verve habituelle notre aptitude à vivre ensemble, qu’elle juge menacée par les identitaires de tous bords.
article par Luc Cédelle publié sur site lemonde.fr , le 04 05 2022

Livre. C’est peu dire que Fatou Diome a du caractère, qu’elle se délecte de la langue de Molière en « Franco-Sénégalaise » hautement revendiquée et qu’elle trempe sa plume dans une impétueuse colère envers tout ce qui fait à ses yeux obstacle – épreuves, drames, injustices et autres discriminations – à la fraternité humaine. Son dernier livre, Marianne face aux faussaires, en est une nouvelle manifestation.

Devenue célèbre par son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière, 2003), exploratrice engagée de la complexité des relations telles qu’elles sont vécues au quotidien entre la France et les mondes africains, elle a, depuis, publié une bonne dizaine d’ouvrages : surtout des romans, mais aussi quelques productions plus directement politiques. Car elle ne dédaigne pas, au contraire, de se jeter dans l’arène du débat public, que ce soit par écrit ou sur un plateau de télévision, où, avec humour, elle fait merveille contre tout xénophobe imprudent passant à portée de son verbe imagé.

La proximité d’une élection a le don, chez elle, de rehausser sa combativité naturelle en réveillant certaines angoisses qu’elle ne dissimule pas : risquerait-elle d’être trahie par Marianne, cette France qui, en vertu de sa loi fondamentale, ne distingue pas ses enfants selon qu’ils y sont natifs ou adoptifs ? Et cette France-là, qu’elle vénère, celle de l’égalité des citoyens, pourrait-elle se trahir elle-même ? En mars 2017, Fatou Diome publiait Marianne porte plainte ! (Flammarion), où elle proclamait déjà, contre les tenants de « l’identité nationale », son attachement à la fois viscéral et rationnel aux principes républicains. Cette fois, la trame du propos n’est pas différente, à ceci près que le péril qu’elle appelle à conjurer, en cinq ans, a pris des proportions nouvelles. Ceux qu’elle désigne comme « les loups » rôdent désormais aux portes du pouvoir. Ils ont tanière ouverte sur les chaînes d’information continue où se confondent, écrit-elle, le « face à l’info » et le « face à l’infâme ».

« De la droite décomplexée, dit-elle, nous sommes passés, sans intermède, à l’extrême droite sans complexes. » Cependant, « j’affronte toutes les malfaisantes bêtes à crocs », assume l’écrivaine, qui réitère sur tous les tons l’absolu principe organisateur de sa pensée : « Au Sénégal, en France comme au Kamtchatka, ne vivent que les miens, la seule identification complète restant humaine. » Cette identification, explique-t-elle, « m’oblige, partout, à prendre la parole, chaque fois que notre aptitude à vivre ensemble – qui rend possible qui je suis – se trouve menacée ».

« Faux bergers »

Vivant en France depuis 1994, naturalisée en 2002, dans un intervalle banal de huit années et d’un monceau de démarches, elle connaît bien les outrages du racisme ordinaire, notamment celui des envoyeurs de lettres anonymes et ordurières sur le thème de « Y a bon les allocs ? » Mais ces derniers ne font que redoubler sa motivation à « ne pas laisser détruire [sa] part de France sans rien faire »« On ne combat pas l’extrême droite en s’appropriant ses thèses, ceux qui ont agi ainsi les ont légitimées », accuse-t-elle, ciblant aussi bien les pouvoirs de droite que les suivants, de 2012 à aujourd’hui, puisque « refouler du migrant est le concours Lépine des gouvernements successifs ». Les trois quarts de son ouvrage sont ainsi consacrés à pourfendre les embardées des uns et des autres hors des droits humains universels, en particulier lorsque la réponse au terrorisme se mue en une mise à l’index permanente des musulmans, pour qui il est devenu « dur, très dur » de vivre en France. Un ostracisme dont les « histoires » d’islamo-gauchisme sont, à ses yeux, un récent avatar.

Mais les cinq années écoulées ont été marquées, dans sa vision, par un autre phénomène qu’elle dénonce avec la même vigueur : celui du dévoiement de l’antiracisme en un identitarisme symétrique à celui des « trieurs » de droite. Les « faux bergers » en prennent pour leur grade : ils « prétendent défendre des communautés, des catégories sociales, en réalité, ils se servent d’elles » et propagent « une idéologie en miroir de celle qu’ils disent combattre ». Or, « quand la haine combat la haine, elle ne gagne qu’elle-même en pire ». Et « toute personne qui ose la moindre nuance est aussitôt jugée traître à la cause et vouée aux gémonies », s’indigne Fatou Diome, qui, à ce sujet, parle d’expérience, ayant invité la jeune génération africaine ou d’origine africaine à « ne pas s’approprier le lourd statut de victime » et à « se délester du fardeau du ressentiment ».

Mais, alors qu’elle pointait nommément Nicolas Sarkozy, Eric Zemmour ou des anciens ministres comme Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, elle reste dans le flou d’une évocation générale de ces « opportunistes » voués à faire « perdurer le cercle vicieux de la haine ». Peut-être l’occasion de développements ultérieurs.

Marianne face aux faussaires, de Fatou Diome, Albin Michel, 198 p., 14 €.