Edgar Morin : « La Fraternité, pourquoi ? Résister à la cruauté du monde »

“Le 8 juillet, le philosophe Edgar Morin aura 98 ans. C’est sans doute l’homme que j’admire le plus. Je considère comme un immense privilège le fait d’avoir été pendant près de vingt ans son éditeur. Et son ami. Or, je viens de recevoir son nouveau livre dont le titre, à lui seul, souligne la hauteur de vue : « La Fraternité, pourquoi ? Résister à la cruauté du monde » (*)”

chronique de Jean-Claude Guillebaud publié sur le site de sudouest.fr, le 29 06 2019

“J’ai lu et relu ce texte avec émotion. Minuscule par son format et le nombre de pages, ce livre est immense par le contenu de sa réflexion. C’est un condensé éblouissant des combats que mène depuis toujours ce lanceur d’alertes planétaire. On aimerait que les responsables politiques, qu’ils soient de gauche, de droite, du centre ou « en marche », prennent une heure pour lire ces pages. Y compris notre président de la République. Ils comprendraient pourquoi il est urgent de « changer de voie ».
La technocratie faussement savante est comme une grande machine « obsédée par la recherche obsessionnelle et démente des maxima ». Or, ajoute-t-il, « l’obsession du profit n’est nullement une expression de la raison d’Homo sapiens, c’est une expression de la tendance au délire d’Homo demens ». Pour mieux comprendre la pensée — et l’espérance têtue — de Morin, prenons un exemple.
Dans les médias et dans l’opinion, on a fait grand cas (avec raison) du gros ouvrage de Jérôme Fourquet « L’Archipel Français ». L’auteur, directeur du département Opinion de l’IFOP et donc féru de statistiques, y montre de quelle façon la France une et indivisible d’autrefois s’est métamorphosée en une infinité d’îles s’ignorant les unes les autres. Chacune d’entre elles rassemble des gens qui conduisent leur vie à leur façon. Ainsi s’instaurerait une société multiculturelle de fait, alors que les références culturelles communes se disloquent.

“Oasis de fraternité”

Edgar Morin corrige cette analyse démoralisante, en ajoutant l’élément qui lui manquait. Il évoque ce qu’il appelle les « oasis de fraternité ». Quiconque prend la peine d’aiguiser son regard, constate qu’existe aussi dans notre pays un « bouillonnement d’initiatives privées, personnelles, communautaires, associatives » qui sont comme des oasis, sinon dans le désert du moins dans la jungle ». Pour le dire autrement, c’est là que se prépare et se construit la société de demain. Ce n’est plus dans les partis politiques, même quand ils se disent « en marche », sans préciser vers quoi.
En quelques pages — jamais polémiques mais toujours clairvoyantes — Morin énumère nombre d’exemples de ces oasis annonciatrices d’un autre futur possible. Ce sont autant de résistances à la pensée dominante, celle qui colonise l’espace politique et nous entraîne vers le désastre. Cela passe par une réinvention d’une agriculture régénératrice des sols, le refus d’obéir docilement aux « fake news » de la publicité, le renoncement au jetable au profit du durable, la multiplication des « fablabs » (laboratoires de fabrication), le développement du bio, du covoiturage et des co-achats, la réhabilitation de l’artisanat via le mouvement des « makers » qui, en se développant, refoulera progressivement le capitalisme vertical, producteur cupide des objets à obsolescence programmée.

“Redresseurs d’espérance”

Certains jugerons utopique, pour ne pas dire naïve, cette vision des choses. Pour penser ainsi, il faut mal connaître l’œuvre de Morin et la façon dont il est considéré dans le monde entier comme l’inventeur de la « pensée complexe ». En réalité, il y a plus de pensée dans dix lignes écrites par lui que dans plusieurs heures d’un discours politico-médiatique indigent.
Quand on travaillait ensemble aux éditions du Seuil, Edgar me répétait souvent la même formule : « Jean-Claude, nous devons être des redresseurs d’espérance ! » D’innombrables lecteurs, j’en suis sûr, se joindront à moi par la pensée pour te souhaiter un bon anniversaire, cher Edgar.
Et merci pour tout.

(*) Edgar Morin, La Fraternité pourquoi ? Résister à la cruauté du monde, Actes Sud, 60 pages, 8 €