Katiba des Narvalos : ces anonymes qui traquent les djihadistes de Daech sur Internet

Créée dans la foulée des attentats de janvier 2015, la Katiba des Narvalos réunit une trentaine d’internautes. Qui remontent parfois certaines informations aux services secrets.

article par Hugo Wintrebert publié sur le site leparisien.fr, le 15 02 2020

L’Emir doit rester invisible. Ne laisser aucune trace. Il échange par messages audio en utilisant une voix transformée, via l’application cryptée Telegram. Notre homme a la discrétion et le sens de l’esquive d’un agent secret. Son adresse ? Quelque part dans l’est de la France. Son âge ? Il précise être père de famille. Sa profession ? Silence. Il se sent plus à l’aise au moment d’évoquer son drôle de passe-temps. L’Emir – comme il s’est baptisé – est l’un des piliers d’un étrange groupe de citoyens anonymes dotés d’un sens aigu du devoir. Leur mission : identifier, puis traquer des djihadistes. Mais sans sortir de leur chambre.

Fin 2014, l’Emir lit dans la presse des récits de familles sous le choc. Elles racontent comment leur enfant a pris un matin le chemin de la Syrie plutôt que celui du lycée. La fibre paternelle de notre interlocuteur est touchée. Mais le déclic a lieu en janvier 2015. Charlie Hebdo, Montrouge, l’Hyper Cacher : des terroristes tuent 17 personnes en trois jours. Le 11, des millions de Français manifestent dans une ambiance d’unité éphémère. L’Emir, lui, préfère l’engagement. Il veut mettre à profit son expertise informatique.

« Les activités de recrutement de Daech (l’acronyme arabe de l’organisation terroriste Etat islamique, NDLR) se faisaient en ligne. Je me suis dit que je pouvais avoir une valeur ajoutée. D’autant plus qu’à l’époque, les pouvoirs publics ne faisaient pas grand-chose. » Lancée trois semaines après les attentats de janvier, Stop-djihadisme.gouv.fr, la plateforme gouvernementale de lutte contre la radicalisation, n’en est qu’à ses balbutiements. Et les réseaux sociaux ne se pressent pas pour supprimer les comptes qui diffusent la propagande terroriste. En 2015, il suffit de deux clics pour trouver des vidéos de combattants au drapeau noir annoncer la fin des temps, kalachnikov en bandoulière. « C’était le Far West », se souvient l’Emir.

Un humour potache tendance «Martine fait le djihad»

Sur Twitter se joignent à lui une trentaine de spécialistes autodidactes de la géopolitique moyen-orientale, des bidouilleurs informatiques, voire de simples parents inquiets d’imaginer leurs enfants surfer sur un Web où pullulent les mises en scène macabres. Ils ont entre 35 et 50 ans et viennent de toute la France, DOM-TOM compris. Une majorité d’entre eux sont des femmes. Chacun est prié de laisser ses opinions politiques au placard et de vite apprendre les rudiments de la sécurité informatique pour se protéger. Après quelques semaines d’activité, ils commencent à recevoir des photos de têtes coupées avec ce message : « Le prochain, c’est toi. » Ambiance.