En Alsace, des « veilleurs de mémoire » pour protéger les cimetières juifs

Trois ans après les profanations de tombes qui ont secoué la région, plusieurs dizaines de veilleurs de mémoire se sont portées bénévoles dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin.

Article par Nathalie Stey publié sur le site lemonde.fr  le 22 02 2022

Depuis sa terrasse, la vue est reposante. Des stèles arrondies émergent de la verdure, dont l’alignement aléatoire tranche avec les toits bien rangés du village. Comme le gardien d’un antique temple dont les vestiges auraient depuis longtemps été rendus à la nature, Yves Bailleux veille sur les tombes du cimetière juif de Quatzenheim (Bas-Rhin).

Le 19 février 2019, la profanation de ses 92 stèles avait fait l’effet d’un électrochoc dans la région, secouée par de nombreux actes de dégradation à caractère antisémite. Face aux difficultés rencontrées alors par les enquêtes de police – les auteurs de la profanation de Quatzenheim n’ont jamais été identifiés –, les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin avaient lancé, en octobre 2019, en coopération avec la communauté juive, une démarche pour recruter des bénévoles pouvant veiller à la tranquillité des lieux.

Lire le reportage sur la profanation : « On ne s’habitue pas à l’antisémitisme » : le village de Quatzenheim sous le choc après la profanation de son cimetière

Anciens instituteurs, responsables associatifs, conseillers municipaux, pasteurs, retraités ou encore chargés de clientèleIls sont aujourd’hui 80 « veilleurs de mémoire » à prendre soin des 67 cimetières juifs parsemant l’Alsace. « Ce sont des symboles de la démocratie d’implication. Nous les accompagnons pour qu’ils puissent échanger entre eux, mais également pour qu’ils soient reconnaissables et en capacité d’être dans la prévention face à certaines situations de racisme et de xénophobie », explique Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d’Alsace.

La plupart de ces veilleurs ne sont pas juifs. Certains même sont athées, à l’image d’Yves Bailleux. Le veilleur du cimetière juif de Quatzenheim se souviendra toujours de ce matin d’hiver où son épouse est venue le réveiller en pleurs. Corinne Bailleux fut la première personne à voir les croix gammées taguées sur les tombes, alors qu’elle descendait chercher son pain. De leur maison surplombant le lieu, le couple n’avait pourtant rien remarqué cette nuit-là. « C’était un choc terrible ; même les tombes des enfants et le monument aux déportés avaient été dégradés. Cette profanation, c’était une insulte faite à tous les habitants, à la communauté de village qui a existé, ici, à Quatzenheim », dit-il. Chef de projet en services informatiques, Yves Bailleux, 59 ans, est aussi un amoureux des vieilles pierres, fasciné par l’histoire de sa bourgade. C’est donc tout naturellement qu’il a répondu à la sollicitation du département.