Les dix chercheuses : primatologue, biologiste, anthropologue, généticienne, géologue, ethnobotaniste, paléontologue, préhistorienne et écologue, évoquées dans l’exposition Savanturières qui s’est tenue au Jardin des plantes de Paris d’octobre 2025 à avril 2026, vont à l’encontre du cliché selon lequel le scientifique aventurier (savanturier) serait forcément un homme. Cette exposition a voulu retracer leurs passions, leurs parcours, leurs terrains d’exploration et leurs découvertes, sans omettre les équipes souvent féminines qui les accompagnent dans de fructueuses collaborations.
Françoise Cesbron, rédactrice, analyse l’exposition Savanturières dans son blog Humanit’elles, le portail de ressources documentaires sur les femmes et l’identité de genre. Les textes de l’article ont essentiellement pour sources l’exposition qui s’est tenue au Jardin des Plantes d’octobre 2025 à avril 2026 et le livre Savanturières. Une histoire naturelle au féminin publié en 2025 par le Muséum national d’Histoire naturelle. Les photos ©humanitelles
Introduction
Dans l’imaginaire collectif, le scientifique aventurier demeure un homme, même si les femmes occupent aussi ces terrains éloignés et parfois risqués. Une étude de mars 2021 menée par le Muséum national d’Histoire naturelle sur ses effectifs a démontré que les équipes de chercheurs étaient formées de 59% d’hommes, et que 56% d’entre eux terminaient et soutenaient leur thèse contre 44% de femmes.
Si les chercheuses dont il est question dans cet article n’ont pas eu, selon leurs dires, de difficultés à mener leurs études et à se lancer dans une carrière, elles sont toutes d’accord sur la nécessité de repenser globalement le fonctionnement de la recherche à la lumière des questions de genre.
Moins carriéristes, moins préparées à bien se vendre et à bien vendre un projet, moins politiques, candidates à une promotion quand elles sont absolument certaines de réussir, en but à l’absence de parité, au doute sur la qualité de leurs interventions ou au scepticisme de leurs collègues masculins quand elles battent en brèche des clichés sexistes, les femmes doivent déployer deux fois plus d’efforts pour être considérées.

Ce combat n’est guère facilité par le statut de mère qui rend leur progression plus lente sur le plan universitaire et rend délicate leur absence pour effectuer des recherches sur le terrain. En proie au sexisme – la réussite au concours du CNRS grâce au pantalon moulant porté à l’oral – aux difficultés d’évoluer dans un monde qui « n’était pas prêt à accueillir les femmes » – les toilettes inadaptées – s’est posée la question de la considération et de la légitimité.
La domination masculine dans les sciences est pluricentenaire, et les chercheuses actuelles ont à cœur de rendre hommage aux pionnières issues, à quelques exceptions près, de milieux aisées et pour qui, pour beaucoup d’entre elles, avoir un père ou un mari scientifique représentait une entrée dans ces milieux. Et si la géologie ou la paléontologie restent des spécialités encore très masculines, la primatologie mise sur la douceur, la patience, le soin aux autres, qualités prétendument féminines. Il en est de même pour l’étude des algues en botanique qui est revenue aux femmes de marins pêcheurs ou aux épouses de botanistes.
Et si les choses évoluent, la préhistorienne Maryline Patou-Mathis estime que « la première barrière, encore aujourd’hui, se trouve dans la tête des femmes, qui, pour certaines, ont intégré l’idée que la science, au-delà d’un certain niveau, ce n’est plus pour elles. »
Les travaux des chercheuses prennent souvent en considération la dimension de genre, afin d’appréhender le monde et l’analyser en prenant en compte le concept de « connaissance située ». Cette démarche s’érige contre une prétendue « objectivité scientifique », qui ne reflète qu’une position de domination, et contre le relativisme.
Démarche qu’Hélène Artaud résume de la façon suivante : « On ne peut pas comprendre ce qui se passe chez les autres si on ne sait pas d’abord de quoi l’on hérite. »
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Préhistorienne : déconstruire le regard sur les premiers humains. Le grand dessein de Marylène Patou-Mathis

En Dordogne, Marylène Patou-Mathis visite des grottes préhistoriques où elle assiste à un chantier de fouilles, une révélation ! Elle étudie d’abord la géologie puis la paléontologie et s’intéresse aux dinosaures et aux premiers mammifères. C’est en préparant son DEA en 1981, puis sa thèse soutenue en 1984 qu’elle « rencontre l’homme de Néandertal ». Elle entre au CNRS en 1989. Elle est Directrice de recherche émérite au CNRS dans l’Unité Mixte de Recherche « Histoire naturelle des humanités préhistoriques ».
Réhabiliter Néandertal et redonner aux femmes une place dans l’histoire des sociétés préhistoriques, tels sont deux des grands desseins de Marylène Patou-Mathis, qui ont fait d’elle une préhistorienne iconoclaste. Lorsqu’elle débute son travail de recherche, les Néandertaliens étaient considérés comme inférieurs à l’Homo sapiens.
Elle a montré la complexité de leurs comportements techniques, sociaux et symboliques. « Néandertal s’est éteint non pas parce qu’il était moins résistant ou moins intelligent que Sapiens mais principalement en raison d’un problème démographique« , précise-t-elle. « Il n’y a pas de société inférieure ou supérieure, chacune apporte des réponses aux problèmes qu’elle rencontre, selon ses besoins et son environnement ».
Dans le même esprit, la préhistorienne s’est récemment attachée à déconstruire le regard sur les femmes dans les sociétés préhistoriques : un a priori issu du système patriarcal occidental qui a transposé le supposé rôle domestique des femmes modernes à la préhistoire, sans preuves archéologiques. Selon elle, « Nous savons peu de choses sur la répartition sexuée des tâches ». Marylène Patou-Mathis est une infatigable défenseuse de la diversité et de la complexité, contre la hiérarchisation et l’essentialisation !
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Anthropologue maritime : déconstruire l’imaginaire occidental de la mer. Le cœur des travaux d’Hélène Artaud

Les œuvres de Melville et Conrad ont orienté les recherches d‘Hélène Artaud. Après une formation littéraire et une incursion en philosophie, cursus dont elle déplore le manque d’empirisme, Hélène Artaud entre à l’École des hautes études en sciences sociales.
Elle débute une thèse d’anthropologie en 2008. Après un postdoctorat en 2011 à l’université Columbia de New York, elle intègre le Muséum en 2013. Elle y est Professeure dans l’unité Patrimoine locaux, Environnement et Globalisation. Elle est également rédactrice en chef de la collection « Natures en Sociétés », aux publications scientifiques du MNHN et partie prenante du programme « Terres australes françaises : au carrefour des imaginaires ».
Hélène Artaud est responsable de la thématique consistant à situer les TAAF dans l’ »intertextualité » des imaginaires insulaires, en accordant notamment une attention toute particulière à la mise en image du lointain.
À la croisée de l’anthropologie de la nature, de l’histoire environnementale et des études post-coloniales, ses travaux analysent la manière dont les imaginaires océaniques se construisent, circulent, s’hybrident ou s’essentialisent. La vie et les travaux de l’anthropologue Hélène Artaud forment une sorte de grande route maritime entre les océans. De son enfance à la Réunion à son terrain sur la côte mauritanienne, puis à ses recherches sur les peuples océaniens, son objectif est de faire apparaître les soubassements historiques, sensibles et affectifs de la relation des sociétés humaines à l’océan.
Elle remet en question l’idée selon laquelle toute maîtrise de la mer serait proportionnelle aux instruments techniques dont on dispose pour la soumettre. « Le rapport à la mer n’est pas universel, contrairement à ce que l’on a pu croire ».
Hélène Artaud montre comment les pêcheurs Imraguen se situent grâce à des éléments éphémères : la couleur de l’eau, les différentes sonorités produites par le roulement des cailloux, la présence des cormorans, les odeurs des vasières. « Il faut déconstruire la pensée mais aussi le corps pour percevoir la mer comme ils la perçoivent« . Elle se rend compte que ces hommes ne sont pas des pasteurs contraints par la famine se tournant épisodiquement vers le rivage et les poissons, comme les anthropologues l’ont longtemps cru, mais bien des pêcheurs accomplis, avec une connaissance fine et ancestrale de la mer, transmise par des chants et des poésies.
Redouter l’océan semble n’être qu’un point de vue occidental, à l’opposé de la sensibilité confiante et poétique d’autres peuples marins.
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