Débat : « L’emmurement du monde disloque de l’intérieur les sociétés »

Le mur de Trump « emmure » aujourd’hui l’administration américaine, enlisée dans un shutdown historique. Ce mur, que dénoncent de nombreux citoyens à travers le monde, n’en est qu’un de plus dans un monde qui compte aujourd’hui 53 murs, soit 40,000 kilomètres divisant les humains, contre 16 au début du XXIᵉ siècle.

article de JF Bayard, professeur “religion et politique”, pour le site theconversation.com, le 26 01 2019

Il est loin, le temps du démantèlement du mur de Berlin et des prophéties sur la « fin de l’Histoire » que celui-ci a inspirées. Certes, la chute de l’empire soviétique et le triomphe de l’idéologie de marché ont décloisonné le monde.

La Chine et le Vietnam se sont ouverts, l’apartheid a été aboli, l’Europe a institué la libre circulation en son sein. Mais ce mouvement a vite rencontré ses limites.

La Grande Muraille à Mutianyu. Annaleaalbright/WikipediaCC BY-NC

La Corée du Nord est demeurée un royaume ermite, et Israël, faute de savoir trouver un accord de paix avec les Palestiniens, s’est à son tour emmuré.

Surtout, les États-Unis et l’Union européenne ont mis en œuvre un prohibitionnisme migratoire de plus en plus contraignant, depuis le 11 Septembre et la montée électorale de l’identitarisme politique.

En outre, l’emmurement du monde ne vise plus seulement à sanctuariser la souveraineté ou la sécurité de l’État-nation. Il segmente les sociétés elles-mêmes avec la prolifération de gated communities, dans les grandes métropoles urbaines, que ceignent des clôtures et contrôlent des compagnies privées de gardiennage.

Une gated community en Angleterre. N Chadwick/GeographCC BY-SA

Fables antiques

Tout n’est pas neuf dans cette évolution. Après tout, la Chine avait sa Grande Muraille, et l’Empire romain s’y était essayé. Les villes du Moyen-Âge et de l’Âge moderne étaient fortifiées, et ces dispositifs de défense n’ont été arasés que tardivement, sans d’ailleurs que soient toujours supprimés les octrois à leurs portes.

Le capitalisme a titrisé la terre, ce qui s’est généralement traduit par sa clôture, sauf dans les pays de « vaine pâture ». Les enclosures remontent, en Angleterre, au XVIIIᵉ siècle. Et la bourgeoisie du XIXe siècle s’est plu à entourer les parcs de ses propriétés de belles enceintes de pierre.

Il se peut même que l’emmurement contemporain reprenne inconsciemment le vieux mythe selon lequel Alexandre le Grand aurait enfermé, quelque part entre le Caucase et le nord himalayen, derrière une muraille infranchissable, les peuples de Gog et Magog, les nations de l’Antéchrist et les dix tribus d’Israël, pour les empêcher de déferler sur le monde. Cette fable antique a ensuite fusionné avec les prophéties bibliques (Ezéchiel XXXVIII, 16 et Apocalypse, XX, 7-8).

Alexander monte un mur contre Gog et Magog (Hellenic Institute codex 5 f. 179v (Alexander Romance recension gamma), XIVᵉ siècle.Nicolette S. Trahoulias/WikimediaCC BY

Aux yeux de l’Occident, les peuples dangereux, dans cette veine, ont été successivement les Scythes, les Mongols supposés Tartares, les Ottomans dits Turcs, et les Juifs, les uns se confondant souvent avec les autres, et animés de cette volonté commune de fondre sur l’ecclesiaen acclamant l’Antéchrist. Notre temps continue de ruminer de trèanciennes peurs millénaristes dont le « péril jaune », et aujourd’hui musulman, est un avatar.

Trois dangers inédits

Néanmoins, la murophilie actuelle revêt trois dangers inédits. Elle introduit une disjonction potentiellement explosive entre, d’une part, une intégration forcenée de la planète dans les domaines de la finance, du commerce, de la technologie, du sport, des loisirs, de la culture matérielle ou spirituelle, et, d’autre part, le cloisonnement de plus en plus coercitif, voire militarisé, du marché international de la force de travail et de la circulation des personnes.