CuriousCat: harcelées sur le réseau social, elles dénoncent une indifférence généralisée

Plusieurs dizaines d’utilisatrices du réseau social CuriousCat reçoivent des menaces de meurtre, viol ou torture. Elles ont l’intention de mener une action commune en justice.
article par Claire Digiacomi et Myriam Roche publié sur le site huffingtonpost.fr, le 27 05 2020

CYBERHARCÈLEMENTLorsque Marjorie publie sur Twitter, ce 22 mars, des captures d’écran de menaces de meurtre, de viol et de torture reçues sur le réseau social CuriousCat, elle se pense ciblée personnellement par quelqu’un “qui lui veut du mal”. En quelques minutes pourtant, plusieurs autres jeunes femmes se signalent dans les commentaires de son tweet: elles ont reçu les mêmes messages anonymes.

″Certains sont des copier/coller”, explique au HuffPost Donya, 25 ans, professeure de musique. D’autres, en revanche, sont personnalisés et font référence à des informations privées évoquées sur leurs différents réseaux sociaux, comme leur famille ou leur santé. Toutes les victimes ont un point commun: elles sont des femmes, jeunes. Certaines seraient mineures. Plusieurs défendent ouvertement leurs positions féministes en ligne.

Pour les réunir, Naomy a lancé ce 24 mai le mot-clé “CCabuse” sur Twitter. “On est dispersées à travers la France, il y en a en Belgique, et même une en Suisse”, nous a-t-elle précisé, comme vous pouvez le voir dans notre vidéo en tête d’article. Elles disent être des dizaines de victimes. Une trentaine d’entre elles échangent quotidiennement dans un groupe de discussion.

https://twitter.com/naomypablo/status/1264507317481017345?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1264507317481017345%7Ctwgr%5E&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.huffingtonpost.fr%2Fentry%2Fcuriouscat-harcelees-sur-le-reseau-social-elles-denoncent-une-indifference-generalisee_fr_5ecd467fc5b68bbad062cd82

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Un “sadisme personnalisé”
“Tu as envie de mourir comment?” Donya a reçu ce message, le premier d’une longue série, il y a quinze jours sur CuriousCat. Ce réseau social, né en Espagne et détenu depuis 2018 par une société sud-coréenne, se présente comme un lieu “anonyme de questions-réponses, qui compte des millions d’utilisateurs mensuels du monde entier”. En choisissant de rester anonyme, un internaute peut par exemple poser des questions intimes à un autre sans craindre d’être reconnu.

“Au début, je réagissais (aux messages menaçants) avec de l’humour, pour déconstruire le cyberharcèlement, pour montrer que je n’avais pas peur”, témoigne Donya. Mais son harceleur finit par “personnaliser son sadisme” en exploitant les témoignages que la jeune femme fait sur différents réseaux sociaux au sujet de viols subis par le passé. ”T’as pas l’air d’avoir été anéantie parce qu’un mec t’a prise de force”, “Est-ce que tu as mouillé pendant tes viols?”, “N’oublie pas de filmer quand tu vas te pendre”, lui écrit l’internaute, prônant la légalisation du viol, dans des attaques toutes plus choquantes les unes que les autres.

“Les messages m’ont donné une énorme crise d’angoisse. La pire chose que l’on puisse dire à une victime de viol, c’est que cela ne s’est pas passé et qu’elle a apprécié”, confie Donya, mettant en garde contre le risque de suicide chez les plus jeunes confrontés à des traumas sexuels.

https://twitter.com/Pumpkage/status/1264877822163718144

“Des références à des tueurs en série”
Marjorie, elle, a commencé à être ciblée en janvier. Elle reçoit “parfois jusqu’à 10, 20, 30 messages par jour” alors qu’elle n’a répondu qu’une seule fois aux attaques, en menaçant de porter plainte. “Il fait des références à des tueurs en série, fictifs ou réels, dans des messages très explicites”, décrit la jeune femme de 24 ans habitant le sud de la France. Dans l’un d’eux, il parle d’utiliser un “pic à glace” comme le “tueur de Montréal”, Luka Rocco Magnotta. Dans un autre, il parle d’Anton Chigurh, le tueur à gages fou du roman “No country for old men” de Cormac McCarthy.

“On est dans l’incertitude, est-ce qu’il va passer à l’acte?”, se demande Marjorie. Donya, elle, dit avoir éprouvé de la peur en sortant de chez elle: “J’avais l’impression qu’on allait m’agresser dehors”.

Une ou plusieurs personnes se cachent-elles derrière ces messages? Les jeunes filles interrogées évoquent la piste d’un seul homme, peut-être aidé par un “logiciel” lui permettant d’envoyer plusieurs messages identiques en même temps.

“Vous avez créé le mot-dièse le plus raté de l’histoire. Un mec avec zéro suiveur qui fait le copier/coller d’un fil sur le viol, dont l’original remonte à la nuit des temps, fait plus de bruit que vous avec votre hystérie”, a écrit l’internaute anonyme à une jeune femme ce mardi 26 mai au soir.

Vers une action judiciaire commune
Les jeunes femmes se disent “en colère contre CuriousCat et la police qui ne fait rien malgré les plaintes”. “J’ai envie qu’on retrouve cette ou ces personne(s) et que justice soit faite”, insiste Marjorie. D’après elles, sept plaintes ont été déposées à ce sujet. “Au commissariat, on m’a dit que ça ne mènerait nulle part”, confie Léa, l’une des victimes.

Contacté par Le HuffPost, le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) précise que “la police judiciaire a été destinataire de 15 signalements concernant CuriousCat depuis le mois de janvier, ce qui est peu par rapport au flux reçu quotidiennement via la plateforme spécialisée Pharos” du ministère de l’Intérieur. Le Sicop conseille dans ce cas d’engager “une action commune auprès du procureur de la République”, ce que les jeunes femmes entendent faire. “Même si l’hébergeur sud-coréen refuse le retrait des messages, une fois que la personne est interpellée et son matériel saisi, le contenu sera effacé à la demande du magistrat”, indique-t-on.

De son côté, CuriousCat se dit “terriblement désolé de la situation négative que ces femmes vivent collectivement”. “Pour des raisons légales qui dépassent notre contrôle, nous ne pouvons simplement communiquer des données personnelles à nos utilisateurs, aussi injuste que cela puisse être”, poursuit le message envoyé au HuffPost. “Nous avons toujours entièrement coopéré avec les forces de l’ordre et le ferons toujours lorsqu’elles se tournent vers nous”, assure encore le réseau social.

Me Éric Morain, avocat de plusieurs victimes de cyberharcèlement, a lui-même interpellé CuriousCat sur Twitter. Le harcèlement sexuel en ligne est puni de deux ans d’emprisonnement, voire trois lorsqu’il est commis par plusieurs personnes. Les injures à caractère sexiste ou raciste peuvent être punies de six mois de prison.

L’interpellation des pouvoirs publics  par l’association “amie” Respectzone  

Curious Cat App sous les feux de la rampe. Aidons cette plateforme se détoxer. Laetitia Avia, députée de Paris Conseil supérieur de l'audiovisuel – CSA www.respectzone.org

Publiée par Respect Zone sur Mardi 26 mai 2020

Message entendu par La Secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa qui, elle aussi, a interpellé CuriousCat sur Twitter ce 27 mai au soir.
“Les plateformes doivent prendre leurs responsabilités”, écrit-elle