Avec Mes mains, pleines de sang, Claude Askolovitch interroge ses fidélités, toutes ses fidélités. Son attachement à Israël, son histoire familiale, sa conscience d’être juif sont traversés par une exigence morale qui lui interdit de détourner les yeux. Eprouver ses convictions au contact de ce qui les bouleverse, voilà la mission qu’il se donne.
Je retrouve là quelque chose de Jankélévitch, pour qui la conscience morale ne peut jamais se considérer quitte. Le bien accompli hier ne dispense pas de celui qui s’impose aujourd’hui. La vertu ne constitue aucune réserve dans laquelle puiser pour se justifier. Elle demande une intention sans cesse renouvelée qui s’accomplit dans l’action. Je lis chez Askolovitch cette même impossibilité de se reposer dans la bonne conscience. Une fidélité nous engage aussi à juger les actes de ceux auxquels elle nous lie.
Israël appartient à sa vie, à ses affections, à la conscience qu’il a de lui-même. Devant la dévastation de la Palestine et la dérive fasciste qu’il dénonce en Israël, cet attachement devient un déchirement. Comment continuer d’aimer un pays sans consentir à ses dérives ? Comment prendre la parole lorsque chaque mot semble menacer un lien auquel on tient ?
Je pense aussi à Levinas. Autrui excède toujours l’idée que je me fais de lui. Son visage résiste aux catégories dans lesquelles je pourrais l’enfermer ; sa vulnérabilité m’adresse une exigence. Ma responsabilité envers lui commence avant toute promesse de réciprocité : je ne peux attendre qu’il me ressemble, qu’il me comprenne ou qu’il me rassure pour reconnaître ce que son existence m’impose.
C’est à cette lumière que je lis le trouble d’Askolovitch. La souffrance palestinienne entre dans sa conscience avec une force qui ébranle ses appartenances. Elle l’oblige à reprendre les questions qu’il adresse à sa propre histoire. Le visage de l’autre demeure, jusque dans le conflit, celui d’un être dont la vie ne peut être tenue pour négligeable.
Sa récente tribune dans Le Figaro prolonge cette exigence. Il refuse que la protection des Juifs justifie la suspicion envers les musulmans ou l’exclusion des migrants et des réfugiés. La fraternité prend ici tout son sens : elle nous engage envers ceux dont la peur pourrait nous éloigner. Reconnaître l’autre, c’est aussi refuser que nos blessures nous donnent tous les droits sur lui.
La parole d’Askolovitch est puissante car il ne renonce à rien, à aucun de ses combats, à ce qui le construit, à l’intime, à l’épreuve. Il résiste à l’air du temps en fidélité à ses engagements. Claude Askolovicht est un fraternel. Merci ami.
– Pierre Henry, Président de France Fraternités.

