Saleh Al Hakim, chiite irakien  : « L’islam politique détruit la religion et l’homme »

Irakien, chiite, directeur du Centre al Hikma pour le dialogue et la coopération, Saleh Al Hakim est venu en France présenter ses activités et rencontrer des responsables religieux et universitaires. Cousin du grand ayatollah Muhammad Said Al Hakim, il explique le positionnement  du haut clergé chiite de Nadjaf sur la situation actuelle en Irak et dénonce les effets délétères de l’Islam politique

Propos recueillis par Anne-Bénédicte Hoffner et publiés sur les site lacroix.com, le 30 08 2019  

La Croix : Les Irakiens reconnaissent volontiers que la fatwa promulguée en juin 2014 par l’ayatollah Ali Al Sistani, le plus haut dignitaire chiite d’Irak, a été déterminante dans la mobilisation du pays contre Daech. Maintenant que Daech a été vaincu, quelle est la position des responsables religieux sur l’avenir de l’Irak ?

Saleh Al Hakim : Il faut écouter les prêches du représentant du grand ayatollah Ali Al Sistani le vendredi pour comprendre les orientations de la marjayiah (NDLR : l’autorité religieuse chiite, composée de quatre grands ayatollahs et qui supervise haut clergé chiite, c’est-à-dire l’ensemble des centres d’enseignements de Nadjaf). La marjayiah de Nadjaf veut un État laïc, qui respecte la religion mais séparé des religieux et fondé sur la citoyenneté. Elle ne croit pas au sectarisme religieux et elle s’oppose à l’islam politique. Ali Sistani l’a répété de nombreuses fois : il n’y a pas de différence à faire entre un député chrétien ou chiite.

Seul un envoyé de Dieu, comme le mahdi dont nous attendons l’avènement, pourrait prendre la tête d’un gouvernement religieux. En attendant, nous ne pouvons désigner personne pour cela et personne ne peut se déclarer « envoyé de Dieu ». Nous, les chiites, ne croyons pas à un califat, comme les sunnites l’ont institué à la mort de prophète Mohammed. Et, en Irak, nous ne croyons pas même à la velayat-e faqih (NDLR : littéralement « la tutelle des juristes », autrement dit le système politique imaginé par l’ayatollah Khomeyni en Iran qui confère aux religieux la primauté sur le politique en Iran)

Que pèse l’islam politique en Irak ?

S. A. H. : Le gouvernement actuel est constitué de tenants de l’islam politique, l’équivalent – au sein du chiisme – des Frères musulmans. Le parti Hizbet Dawa qui nous gouverne depuis quinze ans est responsable de la destruction actuelle du pays.

Les religieux n’ont-ils pas le pouvoir de changer le gouvernement ?

S. A. H. : L’autorité religieuse ne veut pas se mêler de politique. Si un changement doit être fait, il doit être décidé par le peuple, non par l’autorité religieuse.
Malheureusement, la France connaît mal à la pensée et la théologie chiite. Les Français croient souvent que le clergé et le gouvernement sont liés, un peu comme le grand imam d’Al Azhar qui est nommé par le président égyptien. Ce n’est pas le cas en Irak : les quatre grands ayatollahs qui composent la marjayiah sont choisis par le peuple en fonction de leur nombre de fidèles, et ils peuvent être destitués par le peuple.