Plongée dans la haine en ligne avec « Team patriote », groupe privé de militants nationalistes

« Le Monde » a pu accéder durant un mois aux discussions d’un groupe sur la messagerie Telegram, entre obsession pour les armes, complotisme et fantasmes sur une « guerre raciale ».

Article par Samuel Laurent publié sur le site lemonde.fr , le 21 07 2020

C’est un canal comme il en existe des dizaines d’autres, un groupe privé constitué sur la messagerie Telegram. Baptisé « Team patriote », fort d’environ 150 membres recrutés au sein du réseau Twitter, il permet à ces militants nationalistes de discuter en privé, « sans censure », de leurs obsessions : l’immigration, l’islam, la « gauchiasse », le survivalisme, les armes à feu et la « guerre raciale » qu’ils appellent de leurs vœux. Le Monde a pu, durant plusieurs semaines, suivre en temps réel les discussions de ce petit groupe, emblématique des procédés de « radicalisation » permis par les réseaux sociaux.

« Ici, il n’y aura pas de censure »

C’est Pacino, un aide-soignant vivant dans le Calvados, qui a lancé le groupe, au soir du 10 juin. « On commence, il n’y aura pas de censure et recrutons. Twitter est bientôt fini pour nous. (…) On sera libres ici », invite ce trentenaire sous pseudo. Tous les membres de la Team patriote se sont connus par le biais de Twitter, où ils militent au quotidien. Mais la plate-forme ne leur permet pas de s’exprimer assez librement à leur goût. Ils sont nombreux à accumuler les suspensions de compte pour infraction aux règles de Twitter, qui proscrivent les discours haineux ou racistes. D’où ce groupe d’échange privé sur la messagerie Telegram.

Rapidement, les membres ajoutent leur département devant leur pseudo, précisent leurs âges, leurs professions. Tous les âges coexistent, d’Agathe d’Amiens, 18 ans, à Kelly, 66 ans, de Charente-Maritime. Toutes les professions aussi : du chauffeur routier au gendarme adjoint en passant par l’étudiant, la lycéenne, le retraité ou la cadre dans une grande entreprise. Les origines géographiques sont variées, de la Normandie aux Bouches-du-Rhône en passant par la Sarthe ou l’Ile-de-France. On y trouve des campagnards et des habitants de villes moyennes, plus rarement de Paris ou de quartiers populaires. Quelques « figures » publiques sont inscrites mais s’expriment peu, comme Benjamin Cauchy, leader « gilets jaunes » et candidat de Debout la France aux municipales, ou Thomas Joly, président du groupuscule nationaliste Parti de la France.

La haine décomplexée

« Ici pas de censure on peut se lâcher », se félicite Benem, de la Sarthe, étudiant et l’un des piliers du groupe. L’expression est, de fait, décomplexée : les Maghrébins sont des « bicots », des « gris », des « rats » qu’il faut « chasser » ; les Noirs sont des « nègres » qui « pondent en pagaille » et « infestent » les villes. Quant aux non-patriotes, ce sont des « gauchiasses », « fragiles », des « bobos de merde », « à genoux » devant l’invasion migratoire, des « ennemis » qu’il faut, eux aussi, éliminer.