«Le nombre de femmes saoudiennes qui ne portent pas de voile augmente à vue d’œil»

Depuis votre arrivée, vous avez donc petit à petit découvert que l’Arabie n’était pas un «Daech qui a réussi», selon la formule de Kamel Daoud que vous critiquez, mais une société en voie de modernisation qui a profondément changé son regard sur les femmes?

Kamel Daoud est quelqu’un d’admirable mais il a une absence de recul sur les sociétés du Golfe. Il a connu l’époque où en Algérie, l’Islam radical était largement répandu notamment par l’Arabie Saoudite et a pu voir des habitants du Golfe se comporter de façon plus que douteuse au Maghreb. Beaucoup de Maghrébins ont cette vision péjorative du Golfe.

Sur l’expression «Daech qui a réussi», c’est le politologue qui va vous répondre. Daech est dirigée par des djihadistes dont la seule source d’inspiration est une idéologie radicale. C’est donc une théocratie – le dirigeant tire sa légitimité de Dieu – comme en Iran avec la nomination du Guide Suprême par une assemblée de membres du clergé chiite. Là où on se trompe sur l’Arabie Saoudite, c’est que l’on imagine que le pouvoir n’est régi que par l’Islam or ce n’est pas le cas: c’est une monarchie absolue qui, pour asseoir son pouvoir, s’est alliée au clergé wahabite. Le roi n’est pas nommé sur critères religieux mais dans une logique dynastique.

L’Islam, aussi radical soit-il, n’est qu’un moyen du pouvoir mais n’est pas son essence. Ainsi, quand le prince héritier saoudien déclare qu’il est temps de revenir à la modération religieuse, il s’en donne les moyens politiques.

Quels indices objectifs avez-vous observé, qui témoignent d’un recul de l’emprise des islamistes sur la vie quotidienne et les consciences?

Voici l’exemple le plus récent. Mi-novembre, le gouvernement émirien a annoncé la libéralisation de l’accès à l’alcool, la possibilité de vivre en concubinage, la fin de la plupart des lois conservatrices au nom de la modernité. Si le gouvernement l’a annoncé, c’est qu’il sait que la société y est prête, tout comme elle était prête à la reconnaissance d’Israël.

En Arabie Saoudite, c’est encore plus flagrant car on part de plus loin. Le signal le plus évident est la quasi-disparition de la police religieuse de sinistre mémoire. Le pouvoir saoudien les a achevés il y a 4 ans en leur demandant de ne plus sortir de leurs casernes. Plus personne ne vient hurler après les marchands qui ne ferment pas à l’heure de la prière, plus personne ne vient éteindre la musique, plus personne ne va crier sur une femme mal voilée et vérifier qu’elle n’est pas publiquement accompagnée d’un homme qui ne soit pas de sa famille…