Yahya Cholil Staquf : “trop de musulmans voient la civilisation comme quelque chose qu’il faut combattre”

Le deuxième point: les musulmans traditionnels et leur rapport à l’état.

Dans la tradition islamique, l’état se conçoit comme un état universel et uniforme pour tous les musulmans. À sa tête, il y a un autocrate, qui unit les musulmans contre les non-musulmans.

À cet égard, il n’est donc pas non-islamique de poursuivre la création d’un califat comme le fait l’État islamique ?

À cet égard, cela cadre effectivement dans la tradition. Il est évident qu’en pratique nous vivons dans un monde d’États-nations. Toute tentative de créer un état islamique uniforme mènera de toute façon à la violence et au chaos.

Vous dites aussi que le troisième fondement problématique de l’islam traditionnel concerne le rapport au droit.

Beaucoup de musulmans partent du principe qu’il existe un ensemble de lois islamiques fixes et invariables, qu’on appelle aussi la sharia. C’est conforme à la tradition, mais cela mène fatalement à des heurts avec les lois des États-nations laïques. Nous devons faire en sorte que l’idée que les normes traditionnelles de la doctrine islamique soient absolues soit reconnue comme une erreur. Les valeurs religieuses et la réalité sociale doivent concorder. Et il faut qu’il soit clair comme l’eau de roche que les lois de l’état de droit ont priorité.

Y a-t-il un lien entre ces aspects problématiques de la théologie islamique classique?

Partout dans le monde, des terroristes et des extrémistes se basent sur ces fondements traditionnels.

Que faire?

En Indonésie, une majorité avait déjà compris que les fondements devaient être compris dans leur contexte médiéval. Une majorité des musulmans indonésiens comprenait – et je pense comprend – que ces principes ne sont pas un manuel pour l’époque actuelle. Pour cela, il faudrait trouver un consensus dans le monde entier.

Vous dites qu’en Indonésie la théologie islamique professe des positions au moins en partie progressives. En même temps, depuis quelques années, le fondamentalisme semble y gagner du terrain. Le nombre de condamnations de non-musulmans pour blasphème a augmenté de manière explosive. L’ex-gouverneur chrétien de Jakarta s’est retrouvé emprisonné pour prétendue insulte au Coran.

Partout dans le monde, le discours islamique classique est utilisé pour attiser les conflits entre musulmans et non-musulmans. Dans les pays où les musulmans forment une majorité, les élites politiques se servent de ce discours comme d’une arme pour réaliser leurs propres objectifs. C’est également le cas en Indonésie.

Cette politisation de l’islam est-elle un phénomène mondial ?

Je pense que sur ce point les pays européens comme la Belgique, la Grande-Bretagne ou le Danemark ont d’aussi grands problèmes que l’Indonésie. Trop de musulmans voient la civilisation – la cohabitation pacifique de personnes qui ont des convictions religieuses différentes – comme quelque chose qu’il faut combattre. Et je pense que beaucoup d’Européens le sentent. Il y a en Occident un grand malaise quand il s’agit de minorités islamiques. La peur de l’islam grandit. J’ai des amis occidentaux islamophobes. Ils ont peur de l’islam, et sincèrement, je peux les comprendre.