Notre président Pierre Henri a interrogé Karim Bouhassoun, essayiste philosophe, auteur d’Initiation à la philosophie (2022) et conseiller politique. À sept mois de la présidentielle, il livre sa vision de l’engagement citoyen, de l’état de la société française et des enjeux de 2027.
Formé à la Sorbonne (Philosophie, 2004) et Sciences Po Paris (2006), Karim Bouhassoun a d’abord accompagné des groupes français dans leur fusion ou leur développement, notamment dans l’énergie (Total, GDF Suez, EDF), mais aussi des ministères dans leur communication, avant d’intégrer la Direction de la Stratégie de Sciences Po Paris. Il s’engagera en tant que conseiller technique puis directeur de cabinet auprès de plusieurs élus locaux dans un véritable « tour de France. »
Ancien membre du bureau du Club 21e Siècle, il a contribué à la croissance de l’association ZUPdeCO qui lutte contre le décrochage scolaire. Passionné d’arts plastiques, il est administrateur de The Cornelius Arts Foundation, basée à Londres et Paris. Il est au conseil d’administration d’une importante structure d’insertion d’Occitanie. Depuis 2021, il est membre de la Commission France Positive présidée par Jacques Attali qui publie des ouvrages programmatiques pour la France. Depuis 20 ans, il milite pour l’usage de la philosophie au quotidien, et a signé plusieurs ouvrages et essais seul ou en collectif.
Pierre Henri – Je vous ai rencontré sur le plateau de Beur FM. Ce qui m’a immédiatement intéressé chez vous c’est que vous êtes arrivé avec un livre que vous avez publié en 2022 Initiation à la philosophie – J’ai compris que vous défendiez une philosophie accessible à tous comme outil d’émancipation face aux écrans et au flux d’informations. Quel conseil simple donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite « penser par soi-même » au milieu de ce bruit numérique quotidien ?
Karim Bouhassoun – Je leur dirai trois choses : d’abord, faites comme moi et comme tout le monde, continuez de regarder des vidéos sur internet comme un loisir. Mais lisez du contenu complexe au moins une fois par jour ! C’est le seul remède face à l’abrutissement des foules. Des travaux du CNRS ont bien montré à quel point les sollicitations sans fin sur nos écrans nous rendent plus bêtes, notamment les notifications de nos téléphones et l’enfer du scrolling qui bousille littéralement nos neurones.
Ensuite, la philosophie, c’est comprendre qu’on n’est pas obligés de tout savoir ou de choisir entre tout noir, ou tout blanc. Ce n’est pas grave de pas savoir. Devant la complexité du monde, Socrate, plus il étudiait, plus il disait : « Ce que je sais, c’est que je ne sais rien » (Platon, Apologie de Socrate). On rend parfois plus service à la société en questionnant qu’en choisissant entre deux chemins qu’on nous impose. Suivez mon regard…
Puis, la philosophie, c’est un peu de rigueur tout de même. Il faut faire un minimum d’exercice pour être éclairé : se documenter, faire l’effort d’aller rassembler des informations parfois dispersées ou difficiles d’accès, pour se faire une idée. Mais j’insiste, cette philo n’est pas pour une élite, elle n’est pas condamnée aux universités, ou coincée dans les livres. Elle appartient à tous. Je me bats depuis plus de deux décennies pour le dire !!!!
Enfin, la philo, dans le monde devenu fou qui nous entoure, c’est la capacité à mobiliser sa propre opinion en toutes circonstances. Idées : les idéologues sont bien plus puissants qu’on ne le croit. Ils se chargent d’imaginer des systèmes de pensée sur lesquels les politiques au pouvoir fondent leur action, ils leur apportent une cohérence et bien pire, parfois, une direction ou un cap. Il faut le comprendre, derrière la surface, car si on ne s’occupe pas de penser, d’autres vont le faire à notre place !
Essayez-vous à la philo, avec « initiation à la philosophie », ou tout autre ouvrage d’introduction. Mais le mien est mieux fait !
PH – Sur l’engagement citoyen et l’avenir : quel est, selon vous, le plus grand défi que notre société doit relever aujourd’hui pour redonner le goût de l’engagement civique aux citoyens ?
KB – Je crois à une nouvelle décentralisation parce que le problème fondamental de l’engagement civique auquel nous sommes confrontés, c’est la rupture entre les élites politiques et les habitants. Les élites politiques sont aussi des habitants mais elles sont choisies par de moins en moins de monde. On assiste à une érosion extraordinaire de la participation aux élections depuis 15 ans. Aux régionales passées, il y a eu parfois plus de 70 % d’abstention.
À quoi bon considérer que nous sommes dans un régime démocratique quand les décideurs qui vont gérer des budgets de parfois plusieurs milliards d’euros ne sont choisis que par un petit tiers, voire un quart, du corps électoral ?
Pour remédier à cela j’ai proposé la création de conseils économiques et sociaux locaux dans plusieurs de mes ouvrages. Ils seront territoriaux. Ils donneront un pouvoir d’avis à des collectifs de citoyens qui siègeront sans pouvoir de vote dans les assemblées locales, sur la base d’une sélection paritaire. Vous les retrouverez dans toutes les collectivités de plus de 20 000 habitants. Cela fera 580 collectivités – y compris les Départements – qui pourront proposer à ces assemblées populaires de gérer un budget participatif d’État de 1 250 000 € chacune par an pour le financement de projets d’intérêt collectif locaux. Les collectivités pourraient abonder ces fonds dans le cadre de conventions avec l’État territorial. Au total c’est 3 milliards d’euros sur un mandat présidentiel. C’est à la portée de la France. La démocratie vaut bien cela, non ?
PH – vous avez travaillé comme conseiller politique dans de grandes collectivités. Quel est votre diagnostic sur l’Etat de la société française à 7 mois de l’élection présidentielle.
KH – Le tableau est assez sombre mais je ne suis pas le seul à le dire. Parmi les États européens, le peuple le plus pessimiste sur sa situation et son avenir, c’est la France. Il suffit de lire les derniers sondages à l’automne 2026 pour le constater.
Mais rien n’est perdu, car la France a un génie. Vous le savez bien vous aussi, mais il ne demande qu’à se réveiller. Pour cela il faut parfois une crise, car les révolutions émergent souvent quand nous sommes dans un bas de cycle. Nous n’y sommes pas encore mais il faut un véritable big bang, une nouvelle culture politique, car le spectacle que donne notre classe politique est puéril pour les Français, mais aussi pour les pays voisins.
Sur le fond, les fragilités des Français sont criantes :
– baisse du pouvoir d’achat
– inflation importée
– délitement de l’Education nationale et de la santé publique, échecs de notre justice
– déclassement diplomatique et stratégique de la France partout dans le monde
– sentiment de réclusion dans la classe sociale dans laquelle on a vu le jour
– rupture territoriale
– rupture culturelle
– échec du vivre ensemble
– incompréhension de notre jeunesse par nos élites
Mais nous avons un socle solide. Je crois qu’il y a des chantiers de fond à mener, à commencer par la réforme de l’État. Notre pays est trop lourd. Il y a trop de tours de table, trop de cofinanceurs, trop de décisions centralisées à Paris alors que le bon sens est partout dans les régions.
Nous sommes à un carrefour. Soit on ouvre les yeux, soit notre endettement et notre compétitivité vont en pâtir. J’ai vu dans ma carrière des exemples édifiants d’élus locaux qui avaient fondé le développement économique, le développement du PIB local, sur l’arrivée du TGV. Et qui, du jour au lendemain, après 15 ans d’investissement dans des infrastructures et des offres locales se sont vus notifier par un courrier pdf arrivé en pièce jointe d’un mail anonyme que leur ville ne serait plus desservie. J’ai entendu dire des Préfets qu’une nouvelle offre de soins n’était plus possible dans telle ville moyenne, et des élus locaux retrousser leurs manches pour prouver le contraire en 3 ans de travail.
Il y a de la folie dans tout ça. Je pense qu’il faut faire autrement. Nous dépensons trop et nos services publics s’érodent. Il faut un big bang : tout remettre à plat, quitte à ce que nous reconstruisions pendant un mandat présidentiel pour que des réformes aboutissent après quelques années. Les Allemands ont su le faire, c’est à notre portée.
PH – Avez-vous un favori pour cette élection présidentielle ? Et surtout serez-vous spectateur ou un acteur de cette élection.
KH – Vous me posez une question difficile. L’ère des grands partis et des hommes (ou femmes) providentiels est révolue. Je pense qu’il faut une coalition qui va du centre gauche au centre droit. Le blocage de l’Assemblée prouve que nous redevenons un régime parlementaire. Alors il faut à la France une équipe plutôt qu’un chef. Il faut à la tête de cette coalition un président protecteur qui parle à nos armées, qui ne cesse jamais de parler de service public, qui redresse notre éducation nationale, favorise une logique de productivité pour notre balance extérieure et qui décentralise la France. Il doit préparer aussi la relève en confiant plus de responsabilités à notre jeunesse. Le chantier 2027-2032, ce soit être la jeunesse.
Plusieurs écuries de candidats ont fait appel à moi. Pour l’instant je réserve mes réponses mais je distille mes idées. Je vous invite à acquérir le prochain livre du collectif France Positive, dont je fais partie depuis quelques années, à paraître à l’automne 2026, qui regroupe des idées et de bonnes volontés pour le pays.

