Pass sanitaire. Gérald Bronner : “Ce qu’on apprend aujourd’hui est que la vérité ne se défend pas toute seule, il faut la défendre.”

INTERVIEW – Le chercheur Gérald Bronner, spécialiste des croyances collectives, relève l’alliance contre nature qui a surgi contre le “pass sanitaire” dans les cortèges entre les deux extrêmes.
interview par  Marianne Enault publiée sur le site lejdd.fr  le 14 08 2021
Le mouvement prend-il de l’ampleur?
Avec 240.000 personnes, ce n’est pas rien, d’autant plus que nous sommes en période estivale, mais ce n’est pas un raz de marée. Les manifestants contre le passe sanitaire sont une minorité dans notre pays. La majorité des Français approuve ce dispositif. Et dans la partie de la population qui n’approuve pas, il n’y a qu’une petite minorité qui va manifester ; et au sein de cette minorité, une minorité encore est anti-vaccination et conspirationniste. Pourtant, on leur donne une visibilité maximale. C’est la tyrannie des minorités de faire passer de la visibilité pour de la représentativité. Ils existent mais ils sont si bruyants qu’on a tendance à croire qu’ils sont représentatifs. Ça donne une lecture hystérique du mouvement.

Est-ce un mouvement pro-libertés publiques comme le disent certains anti-pass?
Les libertariens et une partie de ceux qui se revendiquent à tort du libéralisme peuvent s’agréger sur ces mouvements revendicatifs. Mais c’est une absurdité. Il est évident que la proposition du “pass sanitaire” est moins liberticide que l’obligation vaccinale. Le plus liberticide, c’est la présence du virus, les couvre-feux, les confinements. Le passe sanitaire est une étape intermédiaire douloureuse mais obligatoire.

Dans les cortèges, on trouve côte à côte l’extrême droite et l’extrême gauche…
C’est un millefeuille de sensibilités très différentes, dans lequel on trouve cette alliance contre nature entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Mais cette salade là, on le voit en Allemagne par exemple, vire à l’extrême droite au bout d’un moment. La radicalité est un jeu qui se joue à plusieurs, mais à la fin c’est l’extrême droite qui gagne.

“Le danger est que tous ces publics hétéroclites soient peu à peu absorbés par une narration politique que l’on appelle le populisme”

Pourquoi n’a-t-on pas vu le même genre d’opposition dans la rue lors des confinements ou des couvre-feux?
Parce que dans notre pays il y a une forme de passion égalitariste. Le confinement, c’était pour tout le monde. Dans cette affaire de “pass sanitaire”, une part de nos concitoyens refuse a priori qu’une partie de la liberté soit accordée à d’autres si eux ne peuvent pas en bénéficier. C’est la situation du “king maker” : si on ne peut pas gagner, on veut faire perdre les autres. Cette passion est en réalité égoïste.

Dans ces mouvements, existe-t-il toujours un ressort politique?
Il n’y a pour l’instant pas vraiment d’étude sérieuse sur cet aspect. Mais il y a des éléments que l’on connaît assez bien, avec les régions où le taux de couverture vaccinale est faible et où, en général, les manifestants sont plus nombreux. C’étaient déjà les mêmes variantes politiques autour de l’hydroxychloroquine : quand on demandait aux Français – de façon étrange – ce qu’ils en pensaient, on retrouvait une pointe tout à fait saillante d’électeurs votant RN et LFI. Dans toutes les crises, il y a une cartographie politique écrite à l’encre sympathique. Chaque crise est comme une flamme qui la fait réapparaître. Aujourd’hui, nous vivons une période de grande imprédictibilité politique car si surgissait un individu capable de faire la catalyse de ce groupe électoral, alors la face politique de la France changerait. C’est ça que révèlent ces manifestations.

Les manifestants partagent-ils tous une défiance envers l’État, le pouvoir, le système?
Le danger est que tous ces publics hétéroclites soient peu à peu absorbés par une narration politique que l’on appelle le populisme. Elle s’appuie sur l’idée d’une trahison du peuple par les élites politiques, sanitaires, scientifiques. Ce néo-populisme, c’est le grand récit politique qui est aujourd’hui diffracté entre plusieurs partis. Ce qui fait qu’on ne le voit pas bien. Mais ces moments sociaux permettent de le réunifier. Le danger est que des individus qui ne sont pas engagés politiquement basculent à l’occasion de ces manifestations vers ce type de récit.

“On ne se raconte plus la même histoire du réel, on ne vit plus tout à fait dans le même monde”

Est-ce le retour de la méfiance envers les sciences, comme au début de la pandémie?
Plus il y a d’informations disponibles, plus la possibilité d’aller chercher une forme de modèle intellectuel qui va dans le sens de nos attentes augmente. C’est le biais de confirmation : quand vous avez l’impression qu’il y a une controverse, vous vous sentez autorisé à croire ce que vous avez envie de croire. On a une fragmentation descriptive parmi les Français, qui n’ont pas tous la même lecture de l’épidémie, de l’existence du virus, de la nécessité du vaccin. Il se crée des millefeuilles argumentatifs, une somme disparate dans laquelle chacun va aller puiser pour se faire sa propre histoire. C’est comme cela qu’on se désunifie en tant que nation. On ne se raconte plus la même histoire du réel, on ne vit plus tout à fait dans le même monde.

De quoi dépend la sensibilité de chacun à ce genre d’argumentaire?
D’abord, selon votre sensibilité politique, vous serez tenté d’accepter ou non un récit qui accuse le pouvoir en place. Il y a aussi les croyances précédentes : si vous croyez à toutes sortes de pseudo médecines, vous allez être tenté de ne pas croire au vaccin. D’ailleurs, les zones en France dans lesquelles on s’intéresse le plus aux médecines parallèles sont des endroits où on se vaccine peu. Il y a aussi le hasard de la vie qui fait que la première fois que vous rencontrez un argumentaire convaincant, vous allez basculer. La bataille narrative est une bataille de la vitesse. La science et la rationalité doivent se prévaloir de la narration car cela prend du temps de désinstaller une idée installée.

Le niveau d’éducation est-il une variable déterminante?
Le niveau d’éducation peut jouer : il peut être prédictif de certaines croyances. Des études ont montré que plus le niveau d’éducation est bas, plus les chances d’adhérer à des théories complotistes sont élevées. Mais des gens très diplômés peuvent aussi être adeptes du complotisme. Il n’y a pas un rapport linéaire strict entre le niveau d’éducation et la crédulité. Mais l’éducation a un rôle majeur à jouer à condition qu’on développe l’esprit critique, qu’on apprenne à se méfier de ses propres intuitions, à ne pas aller vers des thèses qui nous semblent désirables. L’école doit travailler à intégrer ce dispositif de la pensée critique.

Aujourd’hui, beaucoup de gens hésitent, les tranchées ne sont pas définies. Et notre préoccupation doit être pour les indécis

Vous décrivez notre goût pour les échanges rageux et les informations irrationnelles. Pourquoi?
Sur le marché de l’information règne une extrême cacophonie. Il n’y a jamais eu autant d’informations disponibles. Ce qui fait qu’il est impossible de s’intéresser à tout. Donc certaines informations vont avoir un avantage concurrentiel et capter notre attention : c’est le cas du conflit. Car nous sommes des animaux sociaux et qu’il est très profondément inscrit dans notre cerveau que lorsqu’il y a un danger ou un conflit, c’est une information qui nous intéresse car ça peut nous mettre en danger.

Est-il juste d’évoquer deux France, celle pro et anti-passe ; pro et anti-vaccination?
Il y a une autre catégorie : les indécis. Aujourd’hui, beaucoup de gens hésitent, les tranchées ne sont pas définies. Et notre préoccupation doit être pour les indécis. Aujourd’hui, si on a des amis, des proches qui hésitent à se faire vacciner, on a le devoir moral de les convaincre, d’essayer de les sauver de ces formes de crédulité qui pourraient les happer. Il ne faut pas les humilier intellectuellement mais leur tendre la main. C’est là que se situe l’héroïsme aujourd’hui. Car les vrais résistants sont ceux qui résistent au virus. Mais je crains que ceux qui vont déjà dans les manifestations soient déjà un peu vaincus par les agents de la crédulité.

Pourquoi voit-on apparaître des pancartes antisémites?
Quand un événement historique surgit, comme une pandémie, il y a une grande incertitude qui amène généralement une question : celle de la responsabilité. Et c’est ça qu’on voit fleurir dans les dernières manifestations : derrière cette question, on va désigner des groupes constitués, et donc les vieux serpents de mer de l’imaginaire humain, les juifs, les francs-maçons, les élites, le système. C’est le biais d’intentionnalité : on crée une entité pensante qui est derrière les événements détestables. Et les vieux thèmes populistes antisémites vont fournir la narration qui paraît la plus convaincante à ces gens. Car quand vous êtes en colère, vous cherchez une narration et si c’est la seule disponible, il y a des chances que vous l’endossiez. Dans les cortèges, la majorité des gens ne sont pas antisémites et pourtant personne ne va arracher la pancarte. Ça m’étonne. Il y a une porosité dangereuse.

“C’est l’hypothèse de la troisième saison de Baron noir avec un individu providentiel qui sort de nulle part et fait la catalyse en proposant une narration à cette colère”

A-t-on assisté au même glissement avec le mouvement des Gilets jaunes?
Oui. Au départ, ce sont des mouvements très hétéroclites de Français qui en avaient marre et étaient en colère. C’est d’abord un mouvement apolitique, avec des gens qui détestent Macron. Mais détester Macron, ce n’est pas une idéologie en soi. Cette colère rencontre tout à coup des opportunismes politiques. Peu à peu, ces mouvements qui n’avaient pas de narration et dont la colère était sans objet narratif, ont été infiltrés par des mouvements politiques qui leur ont proposé une narration. On a vu des narrations concurrentes, entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Mais à la fin, des thèmes antisémites sont clairement apparus. La France insoumise drague, mais c’est le RN qui couche.

Cela ne s’est pas traduit dans les urnes lors des dernières élections, pourquoi?
Cette narration se répand mais n’arrive pas à s’incarner électoralement. Ce sont des mouvements “auto-immuns” dans lesquels dès qu’un leader surgit, on lui coupe la tête. Il n’y a pas une organisation qui arrive à avoir la mainmise. Mais c’est une armée de réserve, une puissance électorale potentielle. C’est l’hypothèse de la troisième saison de Baron noir avec un individu providentiel qui sort de nulle part et fait la catalyse en proposant une narration à cette colère.

Pourquoi cherche-t-on à tout prix un responsable?
Le cerveau humain n’arrive pas à accepter la part du hasard. Le surgissement d’une pandémie est un événement extrêmement désagréable. Ça nous met en colère. La sagesse serait d’accepter que cette colère soit sans objet. Mais la tentation est de lui en donner un. Trouver des responsables, ça soulage, ça donne une raison d’être et d’agir : car si on trouve un responsable, il suffit de l’éliminer pour trouver la solution. C’est d’une confondante naïveté mais c’est ce qu’on a vu au 19e siècle avec les violences contre les gitans soupçonnés de répandre le choléra, puis la peste avec les juifs.

“Notre attention va être attirée par des informations peu significatives, comme les rares accidents liés au vaccin.”

Ces phénomènes s’amplifient-ils plus la crise dure?
Cette question est arrivée très tôt et le milieu conspirationniste y a très vite répondu, en désignant par exemple Bill Gates, des institutions ou la Chine d’avoir volontairement créé la pandémie. En fonction des enjeux géopolitiques, les accusés ne sont pas les mêmes. Mais le fait qu’aujourd’hui, ça se répande dans des cortèges, c’est inquiétant. Car c’est le signe patent de la diffusion de cette idéologie conspirationniste.

Vous dites que le cerveau humain a tendance à surestimer les risques liés au vaccin. Pourquoi?
Face à un risque extrêmement faible, notre cerveau a tendance à multiplier par 15 la probabilité qu’il advienne. C’est un héritage ancestral du fonctionnement de notre cerveau. Pour notre ancêtre préhistorique qui vivait dans un milieu hostile, il y avait un avantage à être parano. Quand il y a un bruit dans le buisson à côté de vous, il y a de fortes chances que ce soit le vent et non un prédateur. Mais le jour où il y a un prédateur, ceux qui pensaient que c’était le vent sont éliminés de la course évolutive. Sur des millions d’années d’évolution, ça fait que nous sommes plutôt des peureux et des paranos, plutôt que des téméraires. Mais ce qui était très utile dans un environnement hostile est devenu très encombrant dans un environnement sécurisé : notre attention va être attirée par des informations peu significatives, comme les rares accidents liés au vaccin.

La France des anti, est-elle aussi une France qui craint les progrès technologiques?
Chez les adeptes des pseudomédecines, on trouve une franche technophobie. C’est le sophisme de l’appel de la nature : si c’est naturel c’est bon. Mais il y a une autre partie de la population pour lesquelles ces thématiques sont nouvelles et qui vont les adopter par capillarité. Ces personnes entrent alors dans la théorie du complot par différentes portes : parce qu’elles sont anti-5G, anti-Macron, etc. Mais quand on a ouvert une porte, on a un risque d’adopter toutes les thématiques complotistes.

Les réseaux sociaux viennent-ils aggraver ce phénomène?
La crédulité est amplifiée par les réseaux sociaux. Le dispositif numérique favorise le biais de confirmation : aller chercher des informations qui vont dans le sens de nos croyances. Internet ne l’a pas inventé mais l’amplifie. Cet espace numérique crée des chambres d’écho où on se parle entre nous, et où on va se radicaliser. Nous sommes des animaux éminemment sociaux. On a envie de définir notre identité par rapport à des positions. Une fois que vous êtes dans un groupe, il va y avoir des effets de conformisme. La logique numérique amplifie les logiques grégaires au fondement de notre vie sociale. Ce qu’on apprend aujourd’hui est que la vérité ne se défend pas toute seule, il faut la défendre.