Entre rire et réflexion sur l’identité : entretien avec Majid Eddaikhane, à l’affiche de « Schizophrénie »

Avec Schizophrénie, Majid Eddaikhane propose un seul-en-scène qui mêle humour et récit personnel pour aborder l’identité et les inégalités invisibles. À la croisée de l’intime et du politique, le spectacle ouvre un espace de dialogue et de réflexion. À l’occasion de sa programmation à La Grande Comédie, nous avons échangé avec lui autour de ce projet artistique.

France Fraternités : Vous voilà sur scène au théâtre de la grande comédie pour un one man show autour de l’identité thème fortement instrumentalisé et galvaudé  dans l’espace médiatique aujourd’hui . Vous avez grandi à Mantes-la-jolie , vos parents sont Marocains , ils pourraient être Algériens , Tunisiens. Qu’est ce que vous voulez nous dire avec ce spectacle « schizophrénie » où les émotions abondent à fleur de peau ?

Justement, si j’ai voulu parler d’identité, c’est parce que ce mot est devenu très bruyant et parfois très creux. On en parle beaucoup dans l’espace médiatique, mais on écoute peu ce que les gens vivent réellement.

Schizophrénie n’est pas un spectacle sur l’identité au sens idéologique. C’est un spectacle sur le déséquilibre intérieur que l’on peut ressentir quand on grandit avec plusieurs héritages, plusieurs références, plusieurs injonctions.

J’ai grandi au Val Fourré l’un des plus grandes cités d’Europe à Mantes-la-Jolie, mes parents sont marocains, mais ils pourraient être Algériens, Tunisiens, Portugais, Sénégalais… Ce que je raconte dépasse largement mon histoire personnelle.

Le cœur du spectacle, c’est cette idée simple : avoir plusieurs cultures n’est pas un problème, c’est une richesse. On n’est pas français ou marocain. On est Français et Marocain. Français et Portugais. Français et Sénégalais.

Le problème, ce n’est pas le “ET”. Le problème, c’est quand la société nous force à penser en “OU” et à devoir choisir entre l’une et l’autre de nos nationalités.

Les émotions sont à fleur de peau parce que je parle de ce que beaucoup ressentent sans toujours réussir à le formuler : la culpabilité, la loyauté familiale, la peur de trahir, la difficulté à se sentir légitime. Le rire devient alors un moyen de respirer, pas de masquer.

France Fraternités : Abdelmalek Sayad, le sociologue Algérien parlait de double absence de l’immigré , une forme d’errance psychique chez les sujets migrants qui se confrontent à la difficulté de s’inscrire dans le pays d’accueil comme dans le pays d’origine. Mais ce ne peut être votre cas – vous êtes Français et vous le revendiquez non ?

Oui, je suis Français, et je le revendique pleinement. Mais être Français ne signifie pas être monoculturel, ni être lisse.

Abdelmalek Sayad parlait de “double absence” pour décrire une errance intérieure. Moi, j’aime plutôt parler de double présence, ou même de présence multiple.

Nous sommes nombreux à être des ponts, des jonctions vivantes entre plusieurs histoires, plusieurs pays, plusieurs mémoires. Et ce rôle-là est rarement reconnu à sa juste valeur.

Schizophrénie dit une chose essentielle : on peut aimer la France, y être profondément attaché, tout en portant d’autres cultures en soi. Ce n’est pas une contradiction, c’est une force.

Le spectacle ne cherche pas à opposer. Il cherche à réconcilier. À montrer que l’inclusion ne passe pas par l’effacement d’une partie de soi, mais par l’acceptation du “ET”.

À la fin, je dis : « Je suis ce que la République n’avait pas prévu. » Ce n’est pas une attaque. C’est une invitation à élargir notre imaginaire collectif.

France Fraternités : J’ai cru comprendre que vous n’êtes pas seulement comédien mais aussi chef d’entreprise – Racontez-nous.

Je suis effectivement chef d’entreprise, mais aussi ingénieur de formation, et ces deux dimensions font pleinement partie de mon identité. La journée, je travaille dans des environnements très rationnels et structurés, où l’on parle performance, efficacité, résultats. Le soir et le week-end, j’écris, je joue, je monte sur scène.

Cette coexistence de mondes très différents est au cœur de Schizophrénie. Ce n’est pas une posture artistique : c’est ma réalité quotidienne.

J’ai aussi vécu l’entrepreneuriat à l’étranger. Dans le spectacle, je raconte l’ouverture d’un restaurant marocain à Agadir au Maroc, avec tout ce que cela implique : les espoirs, les illusions, les difficultés administratives, culturelles, humaines. Là encore, j’ai expérimenté ce que signifie entreprendre “entre deux systèmes”, entre deux manières de faire, entre deux rapports au temps et au travail.

Pendant longtemps, j’ai cru que cette multiplicité était un problème, une forme d’incohérence. Aujourd’hui, je comprends que c’est justement cette tension qui m’a construit. Quand je parle de “schizophrénie”, ce n’est évidemment pas au sens médical : c’est une manière de nommer cette fragmentation moderne – être ingénieur le jour, entrepreneur ici et ailleurs, artiste le soir, citoyen en permanence.

Et surtout, le spectacle ne s’arrête pas quand je quitte la scène. Il se prolonge par ce que j’appelle des soirées citoyenne-thé, ou de l’identi-thé. Après la représentation, on reste, on échange, on débat autour d’un verre de thé.

L’idée est simple : recréer du lien, du vivant, une parole apaisée. Pas un débat télévisé, pas une confrontation idéologique, mais un espace où l’on peut parler d’égal à égal. Le théâtre ouvre la parole. Le thé la fait circuler. Pour moi, c’est une manière très concrète de remettre l’humain au centre.

En conclusion je peux dire que :

« Schizophrénie n’est pas seulement un spectacle sur l’identité. C’est un spectacle sur la difficulté d’être entier dans un monde qui fragmente. Et c’est surtout un spectacle sur le “ET” : être d’ici ET d’ailleurs, être multiple, et faire de cette pluralité un pont plutôt qu’une fracture. »

Schizophrénie sera à l’affiche de La Grande Comédie à Paris du 16 janvier au 13 février 2026. Pour assister au spectacle, la billetterie est accessible via ce lien.