Trois ans après la tuerie de Charlie Hebdo, de nombreux journalistes menacés de mort pour “blasphème”

“A de nombreux endroits sur la planète, rapporter des faits est assimilé à un comportement hérétique, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Les fanatiques ne répriment et ne menacent pas seulement les dessinateurs, soumis à une extrême violence, ils s’en prennent aussi aux journalistes qui enquêtent sur le religieux et très au-delà sur les faits de société et la vie publique. Les interdits posés par ces fanatiques dépassent largement le champ du religieux. En aucun cas la notion de blasphème ne saurait pourtant justifier une exception à la liberté d’informer. Cela est contraire au droit international, ainsi nous demandons l’abolition, dans les législations, de toute limitation de la liberté d’information au nom de la religion.”

Charlie Hebdo reste en première ligne de la bataille inégale entre censeurs fanatiques et journalistes ou caricaturistes satiriques. Il y a tout juste deux mois, leur Une sur l’islamologue Tariq Ramadan, accusé d’agressions sexuelles, et déclamant “Je suis le 6e pilier de l’islam” a déclenché une virulente campagne d’insultes et de menaces de mort sur les réseaux sociaux. Les menaces, persistantes, dont fait l’objet la rédaction de Charlie ont un coût très lourd. Dans son dernier numéro, l’hebdomadaire révèle que plus d’un exemplaire sur deux vendus sert à financer la sécurité des locaux et des journalistes qui y travaillent. La liberté d’expression “est en train de devenir un produit de luxe” en conclut Riss, le directeur de la rédaction dans un éditorial.

“Trois ans après la tragédie, la solidarité avec Charlie demeure une exigence morale, déclare encore le responsable de RSF, Christophe Deloire. La vie des salariés comme la survie économique du journal doivent être défendues car Charlie est un symbole que nous ne pouvons laisser tomber sauf à accepter une défaite face à l’intolérance religieuse”.

Soixante-dix pays sont encore dotés de lois réprimant le blasphème

Les demandes de mise à mort ou les condamnations sévères pour cause de blasphème ou d’apostasie ne sont pas l’apanage d’extrémistes religieux anonymes. Début 2017, 71 pays étaient encore dotés d’une loi réprimant le blasphème. Depuis la publication du rapport de l’USCIRF, l’agence fédérale américaine chargée de la liberté religieuse qui a procédé à ce recensement, seul un pays – le Danemark, en juin dernier – a supprimé cette disposition de sa législation. D’autres Etats envisagent au contraire de muscler leur appareil législatif pour punir encore plus lourdement les blasphémateurs.

C’est le cas de la Mauritanie. “Chaque musulman, homme ou femme, qui se moque ou outrage Allah ou Son Messager (Mahomet), Paix et Salut sur Lui, ses anges, ses livres ou l’un de ses Prophètes est passible de la peine de mort (…) même en cas de repentir », stipule le texte adopté le 16 novembre dernier par le gouvernement mauritanien. Le repentir, qui avait permis quatre jours plus tôt au blogueur Mohamed ould Mkheitir de voir sa condamnation à mort – pour un post jugé blasphématoire – convertie en une peine de prison de deux ans, n’est désormais plus possible. Censé être libérable depuis le 9 novembre, le sort du blogueur est des plus incertain. Les autorités le maintiennent en détention dans un endroit tenu secret. Officiellement pour sa sécurité. Mais ses proches craignent qu’il ne soit maintenu derrière les barreaux le temps que la Cour suprême examine son cas, avec le risque qu’entre temps, le parlement décide de rendre la nouvelle loi rétroactive…