Terrorisme : anatomie du « Mein Kampf » djihadiste

Un certain Abu Bakr Al Naji a publié sur Internet, en 2004, un texte en langue arabe qu’il a intitulé « L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que traversera l’oumma ». En choisissant ce pseudonyme, Abu Bakr Neji envoie d’emblée plusieurs messages à son lecteur.

Tout d’abord, par le choix du prénom, il se réfère au premier calife, après la mort de Mahomet, qui s’est illustré dans ses guerres de l’apostasie contre les tribus arabes ayant quitté l’islam dès qu’elles ont appris la mort du prophète. Ensuite, par le choix du nom « Al Naji », adjectif dérivé de najat, qui signifie « le salut », il est le « sauvé » donc « le sauveur », celui qui montre la voie à l’oumma, la communauté musulmane.

En réalité, il s’agirait, selon des chercheurs de l’institut lié à la chaîne de télévision Al Arabiyya, de Mohamed Hassan Khalil al Hakim, alias Abu Jihad al Masri, un cadre d’Al-Qaeda. Né en 1961, il a été tué le 31 octobre 2008 par un drone américain au Waziristan, dans le nord du Pakistan.

103 pages de haine

Son texte compte 103 pages de discours de haine, contre le juif, contre le chrétien, contre l’apostat, contre la démocratie et ses valeurs. À tel point que certains ont qualifié ce brûlot de Mein Kampf du petit djihadiste.

L’intérêt de ce livre est qu’il nous met, dès le titre, devant le paradoxe du djihadisme, qui d’un côté prône le déchaînement de la sauvagerie, l’installation de la loi de la jungle, avec l’appel à la destruction de l’ordre ancien, et en même temps théorise la gestion de cette sauvagerie et son « administration ».

Pour l’auteur, les mouvements islamistes du monde arabe qui ont choisi de pactiser avec le pouvoir en place ou de jouer le jeu des élections ont tous échoué. Il revient notamment sur le cas de la Tunisie à plusieurs reprises, là où le mouvement islamiste a évité l’affrontement armé avec le pouvoir de Bourguiba et de Ben Ali. Le travail lent d’islamisation de la société par le bas, pratiqué depuis les années 1970, n’a pas réussi à donner le pouvoir aux mouvements islamistes. La Tunisie en est l’exemple le plus éloquent.

L’auteur préconise donc la politique de la sauvagerie et de la terreur, espérant rassembler autour des djihadistes une population fatiguée du désordre et prête à se soumettre à l’ordre promis par ces derniers. C’est donc par le djihad que la conquête du pouvoir devra se faire.

L’étape de la démoralisation

L’auteur distingue deux ensembles de pays visés par le djihad : un groupe principal – la Jordanie, le Maghreb, le Nigéria, le Pakistan, la presqu’île arabe et le Yémen – et un groupe secondaire – le reste des pays musulmans. Puis, il définit trois étapes dans la guerre de conquête : l’étape de la démoralisation et de l’épuisement, celle de l’administration de la sauvagerie, et enfin l’instauration de l’État islamique.