Lynchages en réseaux sur la place publique numérique

Jon Ronson est l’auteur d’une passionnante enquête qui vient d’être publiée en français, la Honte ! (éd. Sonatine). Pour lui, ces mouvements de foules ravivent une pratique disparue. Il écrit : «Un jour, ça m’a frappé. […]. Nous étions au commencement d’une grande renaissance de l’humiliation publique. Après une accalmie de cent quatre-vingts ans, elle revenait à grands pas. Quand nous jetions l’opprobre sur quelqu’un, nous utilisions un outil excessivement puissant. Il était coercitif, sans frontières, et gagnait en vitesse et en influence. Les hiérarchies étaient nivelées. Les masses réduites au silence trouvaient une voix. C’était comme si la justice était démocratisée.» Selon Ronson, les réseaux sociaux, ou plutôt leurs utilisateurs, mettent en place l’équivalent de piloris numériques où la victime se retrouve prisonnière, contrainte par les systèmes de mentions et de notifications de faire face à un public hostile.

«Trouver des modalités»

Et finalement, le statut de la victime importe peu. Inutile de hiérarchiser les souffrances en fonction de la légitimité supposée de la vindicte populaire. C’est sans doute le plus compliqué. Comment plaindre Walter Palmer, ce dentiste du Minnesota qui avait abattu durant l’été 2015 le vieux lion Cecil et qui est devenu pour l’occasion l’homme le plus détesté d’Internet ? Le processus est pourtant le même, une escalade qui semble sans fin vers des sommets de violence. «Le dispositif des réseaux sociaux incite à s’exprimer en permanence, analyse Pauline Escande-Gauquié.Cette incitation pousse vers l’émotionnel et le pathos, vers des choses transgressives et haineuses.» Jon Ronson écrit de son côté : «Nous définissons les limites de la normalité en anéantissant les personnes qui sont à l’extérieur.»

Les premiers responsables sont donc, forcément, les agresseurs. Mais que faire face à une masse ? Marion Séclin : «Je n’ai pas le temps ni l’énergie ni les moyens de porter plainte contre 40 000 pseudonymes !» Il reste ceux qu’on peut considérer comme des complices : les plateformes sociales. «Il faut trouver des modalités pour les responsabiliser», suggère Pauline Escande-Gauquié. Une quête qui ne date pas d’hier. En 2015, l’ex-directeur de Twitter s’emportait dans un mémo interne : «Nous sommes nuls quand il s’agit de gérer les trolls et les agressions sur la plateforme, et nous sommes nuls depuis des années.» Manifestement, la prise de conscience n’a pas été suivie d’effet. En cause, le volume de données à modérer, la sacro-sainte liberté d’expression et, sans doute, un léger manque d’incitation financière.

Yann Leroux, lui, doute d’une responsabilité majeure des plateformes : «C’est d’abord lié à ce besoin qu’on a d’être en relation, quel que soit le type de relation. S’il faut ajouter un tiers là-dedans, je crois que les Etats ont un rôle d’éducation à jouer.» En attendant, on peut aussi rêver, sans trop y croire, à une prise de conscience collective. Jon Ronson finit son livre ainsi : «La chose formidable avec les réseaux sociaux, c’était qu’ils ont donné une voix à ceux qui n’en avaient pas. Ne les transformons pas en un monde où le meilleur moyen de survivre est de redevenir silencieux.»