Lynchages en réseaux sur la place publique numérique

Le premier réflexe, plutôt naturel, est d’aller chercher l’origine de ces mouvements chez certains extrémistes qui ont intégré depuis longtemps cette rhétorique violente. «Dans certains groupes, comme la fachosphère, les comportements haineux font partie de l’identité,observe Pauline Escande-Gauquié, sémiologue et coauteure de Monstres 2.0. L’autre visage des réseaux sociaux (éd. François Bourin, 2018). Ils se sentent légitimes à insulter des personnes, car ils sont fondus dans des discours haineux de masse. Il y a un effet de horde.»

Mais cette fachosphère protéiforme, si elle peut être très active dans des mouvements sexistes et islamophobes, est rarement au centre des foules numériques. «L’image que j’ai, raconte Yann Leroux, ce sont les foules du Mississippi avec plein de bonnes gens qui vont pendre un « nègre » et qui, ensuite, vont déjeuner l’après-midi avec les gamins. Les gens vont participer à des mouvements haineux et, cinq minutes plus tard, ils font quelque chose qui n’a rien à voir. Ils sont, pour la plupart, sûrement, des gens adorables et fréquentables.» Difficile à avaler, quand même, quand on voit la violence des propos tenus.

«Des gens normaux»

Yann Leroux persiste : «Je ne voulais pas gâcher mon point Godwin trop tôt, mais on a quand même des exemples dans l’histoire. Ce qui me frappe, c’est la rapidité avec laquelle ces groupes se font et se défont. Le fait de participer à une de ces foules, ça coûte un like, ou trente secondes pour écrire un message. Et ensuite, les gens se désengagent très vite, mais la trace qu’ils ont laissée sur Internet reste, et pour la personne qui est agressée, la foule est toujours présente.» En août 2016, la chercheuse américaine Whitney Phillips écrivait dans Time :«Ce sont pour la plupart des gens normaux qui font des choses qui leur ont paru amusantes sur le moment et qui ont des répercussions énormes. On aimerait dire que ce sont eux les méchants, mais c’est un problème qui nous concerne tous.»

Un des exemples les plus emblématiques de ces foules haineuses est Justine Sacco. Le 20 décembre 2013, la trentenaire, attachée de presse pour IAC, un groupe qui gère plusieurs services web (Vimeo, OkCupid, etc.), tweete de l’aéroport à ses 170 followers : «Départ pour l’Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche !»Aucune réaction, pas de «j’aime», ni de retweet. Elle prend son avion, et c’est alors qu’elle est déconnectée que tout s’emballe. Un journaliste du site Gawker prend connaissance du tweet et le relaie à ses lecteurs. Le vol de Justine Sacco dure onze heures, largement le temps pour qu’Internet prenne feu. Quand elle atterrit, 100 000 messages l’accusant de racisme, la plupart d’une violence extrême, ont été postés, et, dans les dernières heures, le hashtag #HasJustineLandedYet («Justine a-t-elle atterri ?») se retrouve en tête des «tendances» de Twitter (avec, même, la participation d’un certain @realDonaldTrump). Arrivée au Cap, elle est licenciée par IAC et découvre, horrifiée, l’étendue des dégâts. Justine Sacco expliquera plus tard au journaliste Jon Ronson : «C’était un commentaire totalement affreux sur les statistiques disproportionnées du sida. Malheureusement, je ne suis pas un personnage de South Park, ni une comédienne, ce n’est donc pas à moi de commenter l’épidémie d’une manière aussi politiquement incorrecte sur une plateforme publique.»