Pourquoi il faut juger les jihadistes en France

Après négociations avec les autorités kurdes et irakiennes, les procès des combattants français pourraient permettre d’ouvrir le grand débat sur le phénomène jihadiste dont la société française a besoin pour avancer dans son approche d’une mouvance qui possède encore de nombreux adeptes. Y compris sur notre territoire.  Article de Pierre Puchot pour les Inrockuptibles

Depuis l’annonce, fin décembre 2017, de l’arrestation de combattants jihadistes français par les forces kurdes du YPG – Thomas Barnouin, le “mentor” du groupe, ainsi que Mohamed Megherbi, Najib Megherbi, Kevin Gonot, Romain Garnier et Thomas Collange –, le débat sur le jugement des Français de l’Etat islamique a pris un dimension médiatique nouvelle. Selon les chiffres transmis par le ministère de l’Intérieur, 1200 jihadistes français, dont 500 enfants, se trouveraient encore en Syrie et en Irak.

Parce que l’exode des jihadistes français ne devient conséquent qu’à partir de 2013, les enfants nés là-bas sont aujourd’hui âgés de moins de 5 ans. La question de leur rapatriement ne peut donc se discuter. Il est d’ailleurs (très) partiellement en cours. En particulier en Seine-Saint-Denis, où 44 enfants revenus de Syrie et d’Irak, dont 33 nés en France, ont été pris en charge depuis dix-huit mois par les services sociaux.

Le débat se focalise sur les individus pour occulter l’essentiel : comment faire face au phénomène jihadiste, qui se construit depuis trente ans à l’étranger et sur notre territoire ?

Le sort des adultes préoccupe davantage l’opinion publique. Les femmes jihadistes françaises – qui dans leur immense majorité ont adhéré au dogme de l’Etat islamique sans pour autant avoir combattu au front – arrêtées dans le Kurdistan syrien seront “jugées là-bas” si les “institutions judiciaires sont en capacité d’assurer un procès équitable” avec des “droits de la défense respectés”, a annoncé le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux. Et pour les combattants masculins ? C’est encore plus flou. L’argument légal est pourtant clair : deux textes, datés du 22 juillet 1996 et du 21 décembre 2012, précisent que la loi pénale française s’applique aux crimes et délits terroristes commis à l’étranger par un ressortissant français ou une personne résidant habituellement en France.

Plus que les conditions légales, ce sont aujourd’hui les facteurs émotionnels et idéologiques qui prévalent dans le débat public. De manière générale, ce débat sur les jihadistes français a tendance à se focaliser sur les individus pour occulter l’essentiel : comment faire face au phénomène jihadiste, qui se construit depuis trente ans à l’étranger et sur notre territoire ?