D’où vient le bouddhisme radical ?

En Asie du Sud et du Sud-Est, la montée de l’extrémisme religieux n’épargne pas les bouddhistes, théoriquement pacifistes.

Article publié par Le Monde le 3/12/2017

En Birmanie, au Sri Lanka ou encore en Thaïlande, des groupes constitués de moines bouddhistes ont développé une rhétorique violente, en général dirigée contre les musulmans. Longtemps considérées comme marginales, ces organisations ont acquis une forte visibilité en raison des atrocités commises contre les Rohingya musulmans de l’Etat d’Arakan, en Birmanie.

  • Quelles sont les racines du nationalisme bouddhiste ?

Découvert en Occident au XIXe siècle, à travers des textes religieux, le bouddhisme y est perçu avant tout comme une philosophie globale et non violente, voire un mode de vie reposant sur des pratiques spirituelles comme la méditation. Le bouddhisme asiatique, avec ses 500 millions d’adeptes, correspond à une réalité bien différente.

Les trois grandes écoles correspondent à trois zones géographiques. L’école Theravada, ou « bouddhisme du Petit Véhicule » est implantée en Birmanie, au Cambodge, au Laos, au Sri Lanka, en Thaïlande et sur une partie du Vietnam. L’école Mahayana ou « bouddhisme du Grand Véhicule » est pratiquée en Corée, en Chine, au Japon, et au Vietnam, tandis que l’école Vajrayana, très minoritaire, correspond au bouddhisme tibétain, le plus connu en Occident. Dans les pays de tradition Theravada, les nations se sont souvent constituées en s’appuyant sur la légitimité religieuse, d’où un clergé politisé, prompt à embrasser les différentes causes nationalistes.

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  • Comment est-il devenu radical ?

Le précepte de non-violence (ahimsa) est central dans le bouddhisme, mais il s’efface systématiquement derrière la raison d’Etat, partout où le clergé est fortement encadré par le pouvoir politique. Par exemple, en 1976, un moine thaïlandais affirmait dans la presse que « tuer des communistes n’est pas un péché », donnant le feu vert au massacre des étudiants de l’université Thammasat, à Bangkok, la même année.

Dès les années 1990, une théorie se développe, notamment en Birmanie : celle d’un bouddhisme s’étendant historiquement de l’Afghanistan à la Malaisie, mais en recul du fait de la pression de l’islam. Pour les adeptes de cette pensée, la destruction des bouddhas de Bamiyan, en mars 2001, par les talibans afghans, est un électrochoc. De telles idées, maintenues sous cloche pendant la dictature militaire birmane, s’expriment librement à partir de 2014, lorsque des réformes politiques et la démocratisation sont mises en œuvre.

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  • Quels sont ses foyers dans la région ?

En 2012, des moines sri-lankais créent le parti Bodu Bala Sena (BBS), « Force du pouvoir bouddhiste », qui développe une rhétorique violente à l’encontre des minorités religieuses, notamment l’islam, et, dans une moindre mesure, le christianisme. La même année, en Birmanie, le bonze Wirathu (objet d’un documentaire de Barbet Schroeder, Le Vénérable W.) lance des appels à la haine contre la minorité Rohingya et crée la campagne « 969 », puis le mouvement Ma Ba Tha (Association pour la protection de la race et de la religion), nationaliste et islamophobe – aujourd’hui interdit. Le BBS et Ma Ba Tha s’affichent comme deux formations sœurs : en 2014, Wirathu est accueilli en triomphe à Colombo par les moines radicaux sri-lankais.