Doc : « Les Routes de l’esclavage », l’héritage d’un drame universel

Envisageant les traites africaines sur quelque 1400 ans, cette fresque ambitieuse permet d’appréhender dans sa globalité un système criminel qui a façonné l’identité planétaire…  sur Arte en replay et sur France Ô les 2 et 9 mai à 20 h 55.

Article publié par Le Monde radio télévision  le 28 04 2018

La célébration du 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises est l’occasion de publications aussi utiles que bienvenues. Comme le synthétique Les Abolitions de l’esclavage (PUF, « Que sais-je ? », 128 p., 9 euros) et le superbe album Arts et lettres contre l’esclavage (Cercle d’art, 240 p., 29 euros), tous deux de Marcel Dorigny. Ou encore le passionnant essai Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle (Albin Michel/Arte Editions, 230 p., 19,50 euros), de Catherine Coquery-Vidrovitch, qui est également consultante de la série documentaire proposée par Arte, mardi 1er mai (20 h 50). Ambitieuse, cette ample fresque (4 × 52 min) envisage les traites africaines sur quelque mille quatre cents ans.

 

Illustrée de documents éclairants et d’animations aussi sobres qu’efficaces, cette série, où sont réunis une quarantaine de spécialistes originaires des Antilles, d’Afrique, d’Amérique et d’Europe, se joue en quatre temps. De la faillite de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle à l’abolition de l’esclavage au Brésil en 1888, l’évocation strictement chronologique permet d’appréhender ce système criminel et la manière dont il a façonné l’identité planétaire.

Portrait en studio d'une riche brésilienne sur une litière, avec ses esclaves, Sao Paulo, c 1860.

Surtout, les auteurs, Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant, réalisent ici le tour de force d’offrir une vision synthétique qui ne privilégie aucune des leçons « nationales » en cours, selon l’endroit d’où l’on interroge le crime. Ce faisant, ils corrigent nombre de lieux communs aussi tenaces qu’erronés pour donner les clés d’une intelligence réelle d’un héritage universel.

À l’origine, dans le monde antique, ce sont les guerres, les enlèvements et les razzias qui font l’esclave. Il est le butin d’une violence ordinaire sur lequel ne se fonde aucune logique économique. Au fil des extensions politiques de Rome, l’esclave est blanc le plus souvent, et le terme retenu, proche du « slave », dissipe toute ambiguïté. L’essor de l’islam, débordant de son berceau arabe pour gagner l’Egypte, va bouleverser la donne.

Le rôle capital des Portugais

L’esclave est certes toujours la force motrice, l’énergie essentielle au développement économique, mais il convient de le recruter parmi les mécréants. Et lorsque les projets pharaoniques des Abbassides sur le bas-Irak au IXe siècle ­requièrent toujours plus de bras, la pénurie d’esclaves incline à des tractations avec des peuplades chargées de fournir les hommes nécessaires aux marges de l’aire musulmane. C’est donc la culture du dominant qui fixe la différence, et non la peau ou l’origine.